Aventures/ Gli amori difficili, Italo Calvino

L’auteur

 

Né en 1923 à Cuba et mort en 1985 à Sienne, Italo Calvino est l’un des plus grands écrivains italiens du vingtième siècle. Il a écrit de nombreux romans, des fables, des nouvelles, ainsi que des essais et des scénarios pour le cinéma. Rattaché au réalisme italien, il était également membre de l’Oulipo.

 

Les nouvelles

 

Publié en 1970 en Italie sous le titre « Gli amori difficili » (Les amours difficiles), et en France en 2002 sous le titre « Aventures », ce recueil de nouvelles regroupe treize textes écrits entre 1949 et 1967 : treize nouvelles qui parlent de couples qui « ne se rencontrent pas ». Rencontres avortées ou sans lendemain, courts moments où homme et femme se croisent, autant de situations dans lesquelles, davantage que la difficulté de s’aimer, c’est l’impossible communication entre les êtres que l’auteur souligne.

Tout l’art de Calvino, et c’est en partie ce qui fait les classiques, est de réussir à être universel. Il nous raconte de vraies histoires, souvent très visuelles -certaines de ces nouvelles ont d’ailleurs été adaptées au cinéma-, et nous invite à réfléchir en nous parlant d’amour sans en avoir l’air, qu’il s’agisse de « l’aventure d’une baigneuse », qui n’ose plus revenir à la plage parce qu’elle a perdu son maillot en nageant, de « l’aventure d’une épouse » qui a passé la nuit dehors parce qu’elle avait perdu ses clés et se demande si ce simple fait peut être considéré comme un adultère, de « l’aventure de deux époux », qui s’aiment mais ne peuvent se voir que quelques minutes chaque jour, ou de « l’aventure d’un voyageur » pour lequel l’attente et la sensation de l’amour sont plus importantes que l’amour lui-même.

On souffre avec les protagonistes, comme le myope qui se rend compte qu’il ne peut en même temps voir ses amis et être reconnu tel qu’il était auparavant. On s’émerveille avec ce poète qui s’émeut devant la beauté du monde, mais ne peut traduire en mots sa propre émotion et reste donc silencieux. Les héros sont plutôt des anti-héros, mais quelques-unes des protagonistes féminines sont solaires et illuminent des textes où l’auteur fait la part belle à la lumière. Quoi qu’il en soit, tous les personnages sont touchants, dans leur difficulté d’aimer et de communiquer et partant, de vivre.

Hommes et femmes ne se rencontrent pas parce qu’ils ne parlent pas le même langage, parce qu’ils ne parviennent pas à exprimer leurs sentiments et leurs désirs. C’est donc à un voyage dans l’incommunicabilité que nous convie Calvino, nous conduisant parfois dans des situations absurdes et inextricables.

« Aventures » est un recueil de nouvelles passionnant qui nous ramène à des questions fondamentales et universelles, au moyen d’une écriture recherchée et classique et d’un ton très souvent ironique. Il nous offre également un panorama de la société italienne d’après-guerre. Les italianistes apprécieront la variété de vocabulaire en lisant la version italienne « Gli amori difficili ». Les cinéphiles pourront déguster l’adaptation cinématographique très fidèle au texte de « l’aventure d’un soldat » et celle, beaucoup plus libre, de « l’aventure de deux époux » dont vous trouverez les liens ci-dessous.

Le recueil est complété par une seconde partie intitulée « La vie difficile » deux courts romans dont « La fourmi argentine » « Le nuage de smog » dont je vous parlerai bientôt.

 

Aventures, Italo Calvino, traduit de l’italien par Maurice Javion et Jean-Paul Manganaro, Seuil, 2002, 289 p.

Gli amori difficili, Italo Calvino, Mondadori, collana Oscar Moderni, 2017, 233 p.

 

Voici le court métrage inspiré de « L’aventure d’un soldat », avec Nino Manfredi:

https://www.youtube.com/watch?v=WciNih7vRkw

 

Et « Boccaccio 70 », film de 1962 en quatre parties dont la première, intitulée « Renzo e Luciana » (cf « I promessi sposi ») est dirigée par Mario Monicelli :

https://www.youtube.com/watch?v=fKwseb-bfbA

 

L’été du commissaire Ricciardi / Il posto di ognuno, l’estate del commissario Ricciardi, Maurizio de Giovanni.

L’auteur

 

Né en 1958 à Naples, Maurizio de Giovanni, d’abord banquier, est devenu l’auteur de nombreux romans policiers. Ses deux séries les plus connues se déroulent à Naples : celle du Commissaire Ricciardi au début des années trente, et celle du commissaire Lojacono, à l’époque actuelle.

 

Le roman

 

Le roman de Maurizio De Giovanni a plus que rempli sa mission : me transporter à Naples, loin de notre quotidien un peu angoissant. Pourtant, la situation n’est pas non plus des meilleures en ce début des années trente dans la grande ville parthénopéenne : la chaleur est étouffante, le peuple vaque difficilement à ses occupations pour pouvoir manger, le fascisme s’installe peu à peu.

Le commissaire Ricciardi voit toujours des « choses » : son don malheureux lui impose en effet de voir les morts assassinés ou décédés d’une mort violente, au moment de leur passage de vie à trépas. Et c’est le cas de la Duchesse de Camprino que l’on vient de retrouver dans son palais napolitain, la tête percée d’une balle silencieuse mais fatale. Personne n’a rien entendu, d’une part parce qu’un coussin maintenu contre le visage de la victime a atténué le bruit de la détonation, mais aussi parce qu’une grande fête populaire battait son plein dans le quartier.

L’enquête s’oriente aussitôt vers Capece, un journaliste connu qui était l’amant de la Duchesse : celle-ci vivait en effet de façon indépendante, sans se préoccuper de son époux, le vieux Duc de Camprino, malade et alité depuis longtemps. Ricciardi se met aussitôt au travail, aidé du brigadier Maione qui, fâché contre sa femme, entame un régime, se privant ainsi des plats délicieux de celle-ci.

Ricciardi a quant à lui la surprise de rencontrer la très belle Livia Lucani qui lui annonce qu’elle vient passer de longues vacances à Naples, dans le seul but de faire plus ample connaissance avec lui. Mais le commissaire reste attiré par la douce Enrica Colombo qu’il continue à contempler chaque soir par la fenêtre. Jusqu’à ce qu’il se rende compte que la famille Colombo reçoit un jeune homme qui se comporte comme un prétendant…

Tome après tome -il s’agit ici du troisième-, la série des enquêtes du commissaire Ricciardi est la certitude d’une lecture agréable et prenante et d’un voyage dépaysant à Naples dans une période historique troublée. Outre l’enquête en elle-même, les interrogations du commissaire Ricciardi sur sa vie sentimentale prennent ici de l’importance : il ira jusqu’à remettre en question la décision qu’il avait prise de ne pas imposer à une femme la malédiction dont il est l’objet. Il y a enfin l’aspect historique avec la montée du fascisme que l’on sent plus présent que dans les tomes précédents. La recette de Maurizio de Giovanni fait donc appel à de multiples ingrédients, une intrigue policière, des éléments historiques et sociaux, un peu de fantastique, de l’humour, des sentiments, le tout servi par un style fluide et une construction dynamique. Mes prochains achats, sans aucun doute, seront « L’automne du commissaire Ricciardi » et « L’hiver du commissaire Ricciardi ». C’est donc par une excellente lecture que je début le mois italien !

 

L’été du commissaire Ricciardi, Maurizio De Giovanni, traduit de l’italien par Odile Rousseau, Rivages/Noir, 2014, 405 p.   

 Il posto di ognuno, l’estate del commissario Ricciardi, Maurizio de Giovanni, Einaudi, 2013, 325 pp.

 

Km 123, Andrea Camilleri

 

Voici le dernier roman d’Andrea Camilleri, dans tous les sens du terme, puisqu’il est paru en mars 2019, soit quelques mois avant la disparition du maestro sicilien ! Et c’est encore une jolie réussite puisque ce « giallo » très court est très plaisant à lire. C’est en effet un roman policier très prenant, même si l’intrigue n’est pas compliquée et si j’avais découvert le coupable avant la fin de ma lecture, sans pour autant connaître les détails de l’affaire !

C’est au kilomètre 123 de la Via Aurelia que Giulio est victime d’une grave accident de la route. Transféré à l’hôpital dans un état grave, il ne répond bien sûr pas aux textos empressés, inquiets puis affolés qu’Esther lui envoie. C’est Giuditta, la femme de Giulio, qui récupère le téléphone de son mari et le rallume. L’accident va-t-il être le point de départ d’un vaudeville entre le mari, la femme et l’amant ? Cela aurait pu être le cas, mais un témoin va révéler qu’il ne s’agissait peut-être pas d’un simple accident…

L’originalité de « Km123 » réside dans la narration qui, excepté quelques extraits d’articles de presse et des rapports de police relatant les faits, est presque exclusivement fondée sur des dialogues : échanges de textos, conversations téléphoniques… Le roman se déroule à Rome, mais il n’y a ni description des lieux, ni analyse psychologique des personnages : le tout donne un certain dynamisme au roman qui se lit d’une traite. Pas encore traduit en français, il est facile à lire en italien et ne contient pas d’expressions dialectales, comme les Montalbano.

« Km 123 » est suivi du texte d’une intervention de Camilleri consacrée au genre policier en Italie, et prononcée lors d’un colloque qui s’est tenu à l’Université de Rome en 2003.

 

Km 123, Andrea Camilleri, Mondadori Gialli, mars 2019, 154 p.

 

Lu dans le cadre de la semaine italienne organisée par Martine.

Lacci, Domenico Starnone

L’auteur

Domenico Starnone est né près de Naples en 1943. Il a été enseignant, journaliste, scénariste et il est l’auteur de nombreux romans, nouvelles et essais. Il a reçu le célèbre prix Strega pour « Via Gemito » en 2000 (traduit et publié chez Fayard). Des études linguistiques menées en Italie montrent que Domenico Starnone pourrait être l’auteur des livres signés Elena Ferrante.

 

Le roman

« Lacci » est un court roman en trois parties qui évoque la vie d’un couple napolitain qui s’est séparé dans les années soixante-dix, suite à l’infidélité du mari, parti vivre à Rome avec une jeune femme. Quatre ans plus tard, le couple se reforme, comme si de rien n’était. Mais la femme n’a jamais pardonné la trahison de son mari.

Le livre premier est constitué d’un petit recueil des lettres que Vanda a écrites à son mari pendant les quatre années de séparation.  Sur un ton ironique et amer, Vanda reproche à Aldo de l’avoir trompée, puis de les avoir abandonnées, elle et leurs deux enfants, Sandro et Anna. Pour eux, elle s’humilie en lui enjoignant de revenir. Dans une autre lettre, elle lui explique les changements que son départ a provoqués dans sa vie et dans celle de leurs enfants, ainsi que la souffrance qui en a découlé. Quatre ans plus tard, elle accepte sa demande de revoir les enfants, qu’il a négligés jusqu’alors, tout en le priant de ne pas leur faire de mal, puisqu’ils ont retrouvé un certain équilibre. On comprendra plus tard que Vanda a fini par accepter le retour d’Aldo et la recomposition de la famille.

Le livre second opère un saut temporel et un changement de narrateur : on retrouve Aldo, soixante-quatorze ans, retraité, qui part en vacances à la mer avec Vanda. Tout semble normal jusqu’au retour du couple : Vanda découvre la porte de l’appartement entrouverte : tout est sens-dessus-dessous et le chat, Labes, a disparu. Après avoir porté plainte et recherché le chat, en vain, le couple s’installe dans l’appartement. Pendant que Vanda dort, Aldo met un peu d’ordre et, parmi les affaires éparpillées, il retrouve des photos ainsi que les lettres que Vanda lui avait écrites quarante ans plus tôt : il plonge dans l’introspection et s’aperçoit que ces quatre années ont été les seules heureuses. Marié trop tôt, il a fait des choix trop rapides et conformistes.

Dans un troisième livre, Anna, la fille du couple, expose le point de vue des enfants. La fin s’avère glaçante. Elle nous enseigne qu’Aldo, bien que fautif, n’est pas le seul coupable dans cette histoire banale et pourtant extraordinaire. En acceptant son retour mais en lui refusant son pardon, Vanda a condamné le couple, ainsi que la famille toute entière. Elle finit d’ailleurs par le payer très cher.

« Lacci » est un roman percutant et bouleversant sur les liens familiaux qui évoque à la fois la difficulté à les nouer, comme les lacets pour les enfants, et l’impossibilité de s’en libérer. L’auteur explore toute une gamme de sentiments négatifs avec un grand talent. L’ironie et le sarcasme sont partout, comme le nom du chat, Labes, diminutif de « la bestia » (la bête), mais qui en latin signifie « effondrement » !  Les deux protagonistes, Aldo et Vanda, tour à tour m’ont paru condamnables, chacun ayant sa responsabilité dans ce naufrage, mais il ne faut pas oublier de replacer la crise du couple dans le contexte italien des années soixante-dix, où l’on ne divorçait pas et où la femme qui ne travaillait pas ne pouvait subvenir à ses besoins.

J’ai beaucoup apprécié ce roman que je lisais aussi pour découvrir l’écriture de Domenico Starnone, qui est fortement soupçonné de se cacher derrière le pseudonyme d’Elena Ferrante (lui et sa femme d’ailleurs, Anita Raja, dans un éventuel duo à quatre mains). Une enquête littéraire poussée en Italie a en effet mis en exergue de nombreuses similitudes stylistiques. Et en effet, il y a des ressemblances dans certains thèmes. Quoi qu’il en soit, « Lacci » est un excellent roman que je vous conseille vivement de découvrir, d’autant qu’il sera publié en français chez Fayard en août 2019, sous le titre « Les liens ». On en reparlera bientôt…

J’ai lu ce roman en VO dans le cadre du mois italien et d’une lecture commune avec Martine dont vous trouverez l’avis ici.

 

Lacci, Domenico Starnone, Einaudi, Torino, 2014, 133p.

L’enfant perdue / Storia della bambina perduta, Elena Ferrante.

Le quatrième tome tant attendu de la saga d’Elena Ferrante vient de sortir en français chez Gallimard ! Je l’ai lu l’été dernier en italien et je vous livre quelques réflexions nées de ma lecture. Vous pouvez lire cette chronique sans crainte, puisque je ne divulgue absolument rien de l’intrigue !

Pour rappel, Elena et Lila sont deux amies d’enfance, nées en 1944 dans un quartier populaire de Naples. Au début de « L’amie prodigieuse », le premier tome, Lila, âgée de soixante-six ans, a disparu. Nous sommes en 2010 et Elena commence à raconter l’amitié naissante entre les deux petites filles. Elle cherche une explication à la disparition de son amie et poursuit sa narration au cours des trois volumes suivants.

Dans « Le nouveau nom », puis « Celle qui fuit et celle qui reste », Elena parvient, grâce à sa brillante scolarité, à s’extraire de son milieu modeste et à intégrer la prestigieuse école normale de Pise. Elle devient écrivain, vit dans le nord de l’Italie puis épouse Pietro, un universitaire, et s’installe avec lui à Florence, où ils ont deux filles, Dede et Elsa. Quant à Lila, elle abandonne très vite l’école et, après un mariage raté avec Stefano, dont elle a un fils, elle travaille durement dans une fabrique de mortadelle où elle est exploitée, mais arrive à s’en sortir grâce à son caractère combatif. Elle s’installe ensuite avec Enzo et monte avec lui une entreprise informatique florissante et n’hésite pas à refuser de céder à la mafia contre sa protection.

Ce quatrième volume enfin traduit en français sous le titre de « L’enfant perdue » débute dans les années soixante-dix. Elena, qui vient de quitter Pietro, part à Montpellier avec Nino, son grand amour de toujours, pour participer à un colloque universitaire… je ne vous en dévoilerai pas davantage puisque le roman vient de paraître !

 

De ce dernier tome, j’ai retenu une citation qui me paraît emblématique :

« Solo nei romanzi brutti la gente pensa sempre la cosa giusta, dice sempre la cosa giusta, ogni effetto ha la sua causa, ci sono quelli simpatici e quelli antipatici, quelli buoni e quelli cattivi, tutto alla fine ti consola ». (Storia della bambina perduta, p. 429 edizione originale). 

« Ce n’est que dans les mauvais romans que les gens pensent toujours la bonne chose, disent toujours la bonne chose, chaque effet a sa cause, il y a les gentils et les désagréables, les bons et les méchants, tout cela finit par te réconforter ». (L’enfant perdue p.429 édition originale.)

 

Là se trouve la clé de toute la narration. Les personnages évoluent, ils ne sont jamais blancs ni noirs, et le lecteur évolue également au rythme de l’auteur :  avez-vous toujours aimé l’une des deux amies et détesté l’autre ? C’est possible, mais moi non. Au contraire, mes sentiments ont beaucoup évolué au fil de la narration ; c’est en tout cas ce que j’ai ressenti (vous me direz ce que vous en pensez).

Ainsi, Elena, qui me plaisait beaucoup au cours des deux premiers volumes, m’est-elle apparue comme davantage égoïste par la suite. Elle néglige souvent ses enfants, et les fait systématiquement passer après l’amour et après son travail. Inversement, Lila, qui j’avais d’abord perçue comme dure, jalouse, souvent centrée sur elle-même, m’est apparue sous un jour complètement différent dans ce quatrième tome. En réalité, chacune fait de son mieux, et selon les périodes de sa vie, y parvient plus ou moins bien. Le point commun étant qu’elles s’en sortent, sont fortes et indépendantes et que l’auteur ne porte jamais de jugement de valeur sur leurs erreurs.

Ainsi, l’amitié n’est ni décriée, ni sur-valorisée. Elle est centrale, tout simplement :

« Ogni rapporto intenso tra essere umani è pieno di tagliole e se si vuole che duri, bisogna imparare a schivarle ; »

« Chaque relation intense entre êtres humains est pleine de pièges et si vous voulez qu’elle dure, vous devez apprendre à les éviter ; « 

 

Au-delà du récit de l’amitié de Lila et Elena, toute l’histoire de l’Italie contemporaine défile dans ce quatrième tome, de l’enlèvement d’Aldo Moro à la période berlusconienne, en passant par l’opération « mains propres » du début des années quatre-vingt-dix, et par la faillite du communisme et du socialisme italiens. Chacun des personnages se trouve impliqué politiquement, d’une façon ou d’une autre.

On apprend beaucoup aussi sur la culture politique italienne, qui paraît proche de la nôtre mais qui peut être très différente ; c’est le cas du communisme à l’italienne, très différent du communisme français que nous avons connu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En Italie, les communistes étaient alors des intellectuels de haut niveau, engagés pour les travailleurs, mais restant toutefois entre eux :  la famille Airota en est un bon exemple. Ils n’accepteront jamais totalement Elena. Fille du peuple, c’est un peu une « nouvelle intellectuelle », elle ne peut rivaliser, puisqu’elle n’a pas hérité des codes intellectuels de cette classe supérieure d’une façon traditionnelle, c’est-à-dire par transmission directe.

Dans « L’enfant perdue », j’ai aussi beaucoup aimé la passion studieuse de Lila pour Naples, que j’ai vue comme un regret d’Elena pour ce qu’elle n’avait pas fait elle-même. Je me suis demandé longtemps, dans la dernière partie, comment Elena Ferrante allait mettre un terme à son récit. J’étais tellement prise dans l’histoire, habituée à vivre aux côtés des personnages, que j’aurais aimé qu’elle ne se termine jamais. Je me suis même demandée si Lila avait vraiment existé ou si elle n’était qu’une métaphore de ce que la vie d’Elena aurait pu être si elle n’avait pas étudié, si elle n’avait pas poursuivi ce destin intellectuel qui était le sien…

La saga d’Elena Ferrante est aussi une réflexion sur le livre et la littérature. Elena se penche sur ses propres écrits. Elle mesure la distance entre elle-même et le monde qui l’entoure et le doute l’assaille inévitablement : la littérature est-elle vraiment en mesure de raconter le monde ?

 

Coup de cœur pour toute la saga !

 

L’enfant perdue, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Collection Du monde entier, Paris, janvier 2018, 560 p.

Storia della bambina perduta, Elena Ferrante, edizioni E/O, Roma, 2014, 452p.

 

Livre lu en VO dans le cadre du challenge Il viaggio chez Martine, du challenge Leggere in italiano.

Enza Doria : quelques poèmes siciliens…

Pour terminer la semaine italienne, Martine a choisi de consacrer la journée d’aujourd’hui aux îles italiennes, Sicile et Sardaigne notamment.

Voici l’occasion pour moi de parler d’un recueil de poésies et d’aphorismes publié par Enza Doria, auteure sicilienne émigrée en Belgique où elle est chef dans un restaurant italien.

Née dans la province d’Agrigente, Enza Doria y a passé son enfance et sa jeunesse, avant de se marier à l’age de vingt ans et de suivre son mari en Allemagne où celui-ci avait ouvert un restaurant. La nostalgie les a amenés à rentrer en Sicile où ils ont tenu un hôtel pendant sept ans avant d’émigrer à nouveau, cette fois en Belgique, dans les environs de Liège.

Outre la cuisine, Enza Doria a une passion pour l’écriture; elle a d’abord publié un livre en sicilien, afin de laisser à ses enfants une trace de leurs racines : souvenirs de Sicile, histoire des grands-parents, recettes de cuisine, autant de témoignages du temps qui passe, dans un recueil intitulé « U tempu ca passa »  (Le temps qui passe).

Mais c’est plus particulièrement de son second livre, écrit cette fois en italien, que je veux vous parler ici : « Uno sguardo nella finestra » (un regard par la fenêtre).

 

Enza Doria y publie des poèmes qui évoquent sa terre natale, l’importance des valeurs, comme l’amour, le travail, l’espoir, mais aussi des émotions, la maternité par exemple. L’auteure souligne également le rôle de l’expérience dans la vie.  Elle sème enfin quelques réflexions sur la société.

Dans une langue simple et accessible à tous, Enza Doria va droit à l’essentiel, et c’est aussi pour cela que ses poèmes sont touchants. J’en ai retenus trois, parmi mes préférés :

 

Essenza di vita

Essenza di vita

tutto è finito dov’è cominciato,

tutto se n’è andato,

soltanto la scia del tuo passato è rimasta.

Come tutte le cose del passato

si ricordano con rimpianto,

solo l’essenza di vita è rimasta

per continuare il percorso del tuo vivere.

Come un granello sei germogliato,

come polvere sei sparito.

Solo è rimasta l’essenza di vita.

 

 

Parità

Donna che hai lotato

per la parità,

in cambio hai avuto

piu’ lavori e tanta responsabilità

non c’è piu’ galanteria,

nè tanta deferenza

l’uomo fa sempre l’uomo,

e la donna ha poca riverenza.

 

 

Neve al sole

Io mi domando,

e non son contenta,

come hanno fatto

a rovinare il mondo.

Tutto va in fretta,

e non si ha

tempo

per guardarsi intorno,

contano i soldi,

e non c’è quasi

rispetto

tutto è potere e quasi

niente amore,

tutto è

dovuto

subito e presto,

la vita è amore

il resto si scioglie

come

neve al sole.

 

Uno sguardo nella finestra, Enza Doria, Youcanprint, dicembre 2014, 92 p.

 

Semaine italienne chez Martine

 

La méthode du crocodile, Il metodo del coccodrillo, Maurizio de Giovanni.

L’auteur

Maurizio de Giovanni est un auteur napolitain né en 1958. Après une série de romans policiers mettant en scène le commissaire Ricciardi à Naples dans les années 30, l’auteur décide de se consacrer à une nouvelle série sur les enquêtes de l’inspecteur Lojacono pour laquelle il reçoit le prix Giorgio Scerbanenco en 2012.  Après « La Méthode du crocodile », ont été traduits en français « La Collectionneuse de boules à neige » et « Et l’obscurité fut ».

La série italienne comporte ensuite :

Gelo per i Bastardi di Pizzofalcone (2014)

Cuccioli per i bastardi di Pizzofalcone (2015)

Pane per i bastardi di Pizzofalcone (2016)

Vita quotidiana dei Bastardi di Pizzofalcone (2017)

La série vient d’être adaptée pour la télévision et la première saison a été diffusée sur la RAI en janvier 2017.

 

 

La méthode du crocodile, Maurizio de Giovanni

Premier d’une série qui remporte un grand succès en Italie, « La méthode du crocodile » se déroule à Naples, où l’inspecteur Giuseppe Lojacono vient d’être transféré depuis sa Sicile natale. Son nom ayant été cité par un mafieux lors d’une enquête, la hiérarchie de l’inspecteur doute de son intégrité et préfère l’envoyer au loin, précaution ou punition, la frontière est bien mince…

En tout cas, le mal est fait, notamment en ce qui concerne la vie privée de l’inspecteur, puisque sa femme lui a retiré sa confiance, en choisissant de céder aux désignations honteuses de ses connaissances, plutôt que de soutenir son mari dans cette épreuve. Et surtout en le privant de sa fille adolescente, Manuela, dont Lojacono souffre beaucoup d’être séparé.

L’inspecteur Lojacono s’ennuie donc ferme à Pizzofalcone, siège de la police judiciaire napolitaine où il se retrouve cantonné dans des tâches ingrates. Sa présence sur les lieux d’un crime, parce qu’il était de garde ce jour-là, et sa perspicacité envers quelques détails, lui valent d’être remarqué par Piras, la jeune magistrate en charge du dossier.

Il est vrai que le temps presse. Un jeune homme vient d’être tué alors qu’il rentrait chez lui, et bientôt, c’est le tour d’une fille de quatorze ans. Un troisième meurtre sera bientôt découvert et les journalistes commencent à douter de l’efficacité de la police. Un tueur en série est-il à l’œuvre à Naples ? D’autres jeunes en seront-ils victimes ? Les indices sont maigres : des mouchoirs en papier imbibés de larmes sont retrouvés sur les scènes de crime, le modus operandi est à peu près identique à chaque fois, mais l’on n’en sait guère plus.

Pourtant, nous suivons le tueur pas à pas puisque nous assistons à son arrivée à Naples, à ses préparatifs et aux meurtres eux-mêmes. Le mystère reste toutefois entier quant à son identité, jusqu’à la fin de ce roman aux courts chapitres qui se succèdent en multipliant habilement les points de vue.

Extrêmement bien construit, « la méthode du crocodile » nous égare parfois volontairement pour mieux nous tenir en haleine jusqu’au bout. Les personnages sont intéressants, l’inspecteur Lojacono lui-même, qui sort peu à peu de la torpeur dans laquelle sa sanction l’avait plongé pour reprendre goût à la vie, tout comme les deux principaux personnages féminins, Letizia et la juge Piras, dont on devine qu’elles joueront un rôle important dans la suite de la série.

Au total, un polar implacable, à l’écriture nerveuse et précise, soucieux de la psychologie des personnages, dont je vais très vite commander le second tome, publié en français sous le titre « La collectionneuse de boules de neige ».

Il metodo del cocodrillo, Maurizio de Giovanni, Einaudi, Stile libero Big, Torino, 2016, 293p.

La méthode du crocodile, Maurizio de Giovanni, traduit de l’italien par J-L Defromont, Editions 10/18, juin 2014, 312 p.

 

Livre lu en VO dans le cadre de la semaine italienne de Martine, du challenge Leggere in italiano et du challenge Polars et thrillers chez Sharon.

Leggere in italiano, nouveau logo

Pour le challenge « Leggere in italiano », ma fille a eu la gentillesse de me concocter un nouveau logo mixant les couvertures de quelques livres italiens de genres bien différents. Je vous laisse le découvrir et vous invite, si vous désirez vous inscrire, à lire les principes du challenge sur la page qui lui est consacrée. Ce challenge est jumelé avec celui de Martine, « Il viaggio », et avec le challenge vénitien si le thème est en rapport avec Venise.

Buona lettura ed a presto !