Le Christ s’est arrêté à Eboli

L’auteur

 

Carlo Levi est né en 1902 à Turin et est mort à Rome en 1975. Après des études de médecine, il s’est tourné vers la peinture et la politique et a fondé l’une des branches du mouvement anti-fasciste « Justice et liberté ».  A partir de 1935, il est envoyé en résidence surveillée par les autorités fascistes en Lucanie, -l’actuelle Basilicate-, d’abord à Grassano, puis à Aliano où il découvre la vie des paysans qu’il décrit dans un roman autobiographique « Le Christ s’est arrêté à Eboli ».  Après la seconde guerre mondiale, il est également journaliste. Il publie plusieurs autres livres.

 

Le roman

 

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Jusqu’au milieu du XXème siècle, la Lucanie fut une région oubliée : c’est ce que Carlo Levi souligne dans le titre qu’il a donné à son roman autobiographique, « Le christ s’est arrêté à Eboli », qu’il tire d’un dicton local :

« Noi non siamo cristiani, essi dicono, Cristo si è fermato a Eboli ».

« Nous se sommes pas chétiens, disent-ils, le Christ s’est arrêté à Eboli ».

Ecrit à la première personne, le roman relate l’expérience de Carlo Levi, « confiné » par les fascistes dans un village du sud de l’Italie. Il s’agissait à l’époque d’éloigner les intellectuels qui s’opposaient au régime, leur assurant ainsi une mort sociale et l’arrêt de la diffusion de leurs idées.

Dans ce récit, lorsqu’il arrive à Gagliano, Carlo Levi, peintre turinois, trouve à se loger provisoirement chez une veuve. Ayant appris qu’il était médecin, des paysans viennent le chercher parce qu’un des leurs souffre d’une grave crise de malaria. Le docteur Levi essaie de se dérober, parce qu’il a très peu d’expérience et n’a plus exercé depuis des années. Face à l’insistance des paysans, il accepte de se rendre au chevet du malade mais il est trop tard pour le guérir. Le docteur Levi fait néanmoins tout ce qu’il peut pour aider le malade et sa famille, ce qui lui vaudra une excellente réputation parmi les paysans.

La vie est monotone à Gagliano et Carlo Levi regrette d’abord le premier village où il avait été envoyé par les autorités, Grassano. Néanmoins, le docteur Levi essaie de s’intégrer. Il s’intéresse au dialecte local et essaie de faire connaissance avec les habitants de Gagliano, à commencer par les notables et notamment le maire, le prêtre et les deux médecins –totalement incompétents- du village.

Quelques temps plus tard, le docteur Levi s’installe dans un ancien immeuble où il dispose de davantage de place pour peindre et où il reçoit des enfants qui viennent poser et qu’il aidera ensuite à apprendre à lire. Sa vie se déroule ainsi, entre la peinture, les promenades, l’exercice de la médecine, et l’observation du mode de vie local. Levi est notamment frappé par l’ « émigration quotidienne » des paysans qui parcourent des kilomètres à pied pour se rendre aux champs, dans des conditions particulièrement difficiles, et qui s’appuient sur des croyances païennes, très éloignées du catholicisme de l’époque qui n’a pas pénétré jusque-là.

« Cristo si è davvero fermato a Eboli, dove la strada e il treno abbandonano la costa di Salerno e il mare, e si addentrano nelle desolate terre di Lucania. Cristo non è mai arrivato qui, né vi è arrivato il tempo, né l’anima individuale, né la speranza, né il legame tra le cause e gli effetti, la ragione e la Storia. »

« Le christ s’est vraiment arrêté à Eboli, là où la route et le train abandonnent la côte de Salerne et la mer, et pénètrent dans les terres désolées de Lucanie. Le Christ n’est jamais arrivé ici, comme ne sont arrivés ni le temps, ni l’âme, ni l’espérance, ni le lien entre les causes et les effets, la raison et l’Histoire ».

 

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« Le christ s’est arrêté à Eboli » est un classique de la littérature italienne qui s’inscrit dans le mouvement du néoréalisme des années 1930-1950. Le contexte politique, avec l’installation du fascisme, puis la guerre, amène les auteurs de l’époque à développer une écriture sans recherche de style particulier, sans fioritures, pour pouvoir coller au plus près des réalités sociales du pays.

Le roman est souvent descriptif, qu’il s’agisse du paysage, évoqué lors des longues promenades que le docteur Levi fait avec son chien, ou des habitants, qu’il essaie de connaître en s’intéressant à la vie de chacun d’entre eux, en entrant dans les maisons pour soigner les corps mais bien souvent les âmes aussi. Etude sociologique, récit de vie, plus que véritable roman, mais pourtant construit comme tel, « Le christ s’est arrêté à Eboli » n’est jamais ennuyeux. Un roman à ne pas manquer !

 

Le Christ s’est arrêté à Eboli, Carlo Levi, traduit de l’italien par Jeanne Modigliani, Folio n° 954, Paris, 1977, 320 p.

Cristo si é fermato a Eboli, Carlo Levi, Einaudi, Torino, 2010, 242 p.

 

Livre lu en VO dans le cadre du challenge Il viaggio chez Eimelle et du challenge Leggere in italiano ici.

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Une fois, un jour, Erri de Luca

L’auteur

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Erri de Luca est né à Naples en 1950, au sein d’une famille bourgeoise qui est sortie de la guerre ruinée. Installée dans le quartier populaire de Montedidio, la famille vit isolée, avant de pouvoir déménager dans une maison plus grande. L’auteur ne garde pas de souvenirs heureux de son enfance et quitte sa famille à l’âge de dix-huit ans. Erri mène d’abord une vie d’ouvrier, puis travaille sur des chantiers en banlieue parisienne, avant de s’engager dans l’action humanitaire en Afrique, puis en Bosnie-Herzégovine. L’écriture l’a toujours accompagné, comme la passion des livres que lui a transmis son père.

De Luca est aujourd’hui l’un des plus grands écrivains italiens. Son style est très poétique. Il collabore également à plusieurs journaux italiens. Alpiniste chevronné, il écrit aussi des articles sur la montagne, un thème qui lui est cher et qui lui a inspiré « Le poids du papillon ».

Erri de Luca a reçu de  nombreux prix, en Italie, comme en France. Il a ainsi reçu le Prix Femina étranger en 2002, pour son roman « Montedidio« . En 2013, il reçoit le Prix européen de littérature. La même année, l’ensemble de son œuvre est couronnée par le Prix français Ulysse.

 

« Non ora, non qui »

Une fois un jour Erri de Luca

Après le magnifique « Le poids du papillon », voici un court récit d’Erri de Luca dont je ne regrette qu’une chose dans mon édition, c’est le titre français. En ne reprenant pas la traduction littérale du titre original « Non ora, non qui », (pas maintenant, pas ici), la version française se prive d’un titre qui était davantage en phase avec le récit et avait une signification particulière, comme l’auteur l’explique dans le texte. Par ailleurs,  j’ai pu constater que l’édition Folio plus récente reprenait fort heureusement la traduction « Pas ici, pas maintenant ».

« Une fois, un jour », est le récit de l’enfance napolitaine d’Erri de Luca. Né dans une famille bourgeoise qui a tout perdu pendant la guerre, le petit Erri vit dans un logement exigü au rez-de-chaussée d’une maison, avec pour toute vue le mur de tuf d’une ruelle napolitaine. Le soleil n’arrive pas jusqu’aux fenêtres de l’appartement, mais de temps en temps, la mère emmène ses enfants pour une excursion à Ischia où ils s’adonnent aux joies de la baignade. Ils ne se mêlent pas aux autres enfants de leur quartier, ils ne vivent pas de la même façon que ceux qui ont toujours été pauvres, la mère exige d’eux le silence et le calme. Malgré les reproches qu’elle leur adresse souvent, l’atmosphère est plus légère qu’elle ne le sera dans la belle maison, quelques années plus tard.

« L’enfance aurait bien pu durer éternellement, je ne m’en serais jamais lassé » (p54).

Car la pauvreté heureusement a une fin, mais elle correspond aussi à la fin de l’enfance pour l’auteur. C’est en effet pour lui un vrai bouleversement que l’installation dans la nouvelle maison, grande, belle et lumineuse. Cette période est rythmée par les photographies que prend le père. Elle s’achèvera lorsqu’il deviendra aveugle, une dizaine d’années plus tard. De cette époque où la vie est plus facile, l’auteur n’a que peu de souvenir, même s’il en possède des photographies : c’est le tri subjectif qu’opère la mémoire.

Le récit n’est pas linéaire. Erri de Luca va et vient dans les méandres de son enfance. Il est aujourd’hui un homme âgé. Il voit sa mère jeune qui ne le voit pas, lui, le fils vieux, qui va bientôt mourir. Il est aussi cet enfant qui a perdu son meilleur ami, Massimo, la seule fois où il a pleuré. Il est cet homme jeune qui bientôt perdra sa femme. Il est toujours cet enfant bègue, qui perd l’équilibre devant l’assurance et le rire des autres. Un défaut qui est peut-être à l’origine de son goût pour l’écrit :

« … le défaut attire l’attention au point qu’il suffit à lui seul à définir la personne toute entière. Ainsi, la confusion des mots, à l’entrée ou à la sortie, pour le sourd ou le bègue, déclenche le rire aussi sûrement que celui qui tombe ou perd l’équilibre. Parler, c’est parcourir un fil. Ecrire, c’est au contraire le posséder, le démêler » (p28).

« Une fois, un jour » est un magnifique texte, empli de poésie, où la mère du narrateur joue un rôle central. Erri de Luca s’adresse à elle avec une grande sensibilité qui capte tous les malentendus. Son écriture est également pleine de pudeur, comme les moments partagés en famille :

« Nous nous sommes mal compris avec obstination, comme pour nous protéger de quelque chose. Nous avons préservé cette incompréhension par une sorte de discrétion et de pudeur : maintenant, je sais que c’est ainsi que naissent les affections. ».

Pas ici pas maintenant Erri de Luca

Une fois, un jour, Erri de Luca, traduit de l’italien par Danièle Valin, Rivages poche, bibliothèque étrangère, 1994, 109p.

Pas ci, pas maintenant, Erri de Luca, Folio, n°4716, 2008. Existe aussi en Folio bilingue n° 164.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien, du Challenge Il viaggio et du Challenge Italie 2015.

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