Magnifica, Maria Rosaria Valentini

L’auteur

 

Ecrivain et poétesse italienne, Maria Rosaria Valentini est née en 1963 dans la province de Frosinone, au sud de Rome. Elle a étudié la littérature et la civilisation allemandes, avant de s’installer en Suisse où elle vit actuellement. Elle a écrit plusieurs romans, dont le dernier, « Il tempo di Andrea » est sorti en Italie en 2018, ainsi que des nouvelles et de la poésie.

 

Magnifica

 

On connaît la qualité des publications des Editions Sellerio et celles-ci ne dérogent pas à leur habitude lorsqu’elles proposent ce très beau roman de Maria Rosaria Valentini, « Magnifica », qui est paru en français chez « J’ai lu » avec une couverture certes jolie (voir ci-dessous), mais qui donne une impression un peu faussée de ce roman.

Ada Maria vit dans un village de l’Apennin entre une mère taciturne et fatiguée, Eufrasia, qui est méprisée par un mari volage, Aniceto, et Pietrino, un petit frère fragile qui n’aime pas l’école. Quand Eufrasia meurt, le frère et la soeur se rapprochent à la faveur d’un amour commun pour leur mère, tandis que leur père en profite pour s’installer chez Teresina, sa maîtresse.

D’une nature solitaire et rêveuse, Pietrino devient fossoyeur communal. Il entretient le cimetière, s’intéresse à l’histoire de ceux qui y demeurent, il jardine, il chérit certaines tombes oubliées … Ada Maria rêve de quitter le village mais ne veut pas abandonner son frère. Proche de la nature, forte malgré sa petite taille, Ada Maria effectue des travaux dans les champs, pour l’un ou l’autre voisin, et aime se promener dans la montagne et la forêt.

Au cours de l’une de ses promenades, elle aperçoit un homme qui ressemble à un vagabond. Elle se rend compte en revenant sur les lieux qu’il s’agit d’un Allemand qui vit caché dans une grotte depuis la fin de la guerre. Rejetant ses préjugés et sa peur, Ada Maria l’apprivoise peu à peu en lui apportant de la nourriture et des vêtements ; une histoire d’amour naît entre eux et Ada Maria se retrouve enceinte…

« Magnifica » nous raconte l’histoire de trois générations de femmes au destin très différent. Le roman explore les différentes facettes de l’amour maternel, qu’il s’agisse de l’amour tacite mais bien présent d’Eufrasia pour ses enfants, de celui d’Ada Maria pour la belle « Magnifica », véritable enfant de l’amour, ou de l’amour par procuration qu’éprouve Teresina pour le fils et la fille de son ancien amant.

L’écriture délicate et poétique et la place importante que l’auteure confère à la nature dans le roman lui donnent une certaine intemporalité. De même, le peu de références géographiques confèrent une universalité à l’intrigue. Un très beau roman romantique, mais jamais mièvre, mélancolique et pourtant plein d’espérance, que je vous conseille de déguster tranquillement, en appréciant la douceur des mots.

 

Magnifica, Maria Rosaria Valentini, Sellerio editore, Palermo, 2016, 274 pp.

Magnifica, Maria Rosaria Valentini, traduit de l’italien par Lise Caillat, Editions J’ai lu n°12767, septembre 2019, 347 p.

Dévorer le ciel/Divorare il cielo, Paolo Giordano

L’auteur

 

Paolo Giordano est né à Turin en 1892. Docteur en physique théorique, il a publié son premier roman à l’âge de vingt-six ans et remporte un grand succès. « La solitude des nombres premiers/La solitudine dei numeri primi » a d’ailleurs obtenu le Prix Strega, faisant de Paolo Giordano le plus jeune lauréat de ce prix. « Dévorer le ciel/Divorare il cielo » est son quatrième roman. Il a paru en Italie en 2018.

 

Dévorer le ciel/Divorare il cielo

 

 

Voici un roman que j’hésite à qualifier de coup de cœur, car je l’ai beaucoup aimé et j’ai eu du mal à le lâcher, mais il m’a aussi un peu dérangée, sans que je puisse vraiment définir pour quelle raison ; peut-être parce qu’il est un peu trop dans l’air du temps. Cependant, il est de ceux qui résonnent longtemps parce qu’ils amènent une réflexion et parce qu’ils bonifient avec le temps dans la mémoire.

De Turin où elle vit avec sa famille, Teresa descend chaque été dans les Pouilles, région dont son père est originaire et où elle retrouve sa grand-mère. Elle y fait la connaissance de trois jeunes qui vivent dans la ferme voisine. C’est une famille un peu différente des autres, qui accueille des enfants en difficulté : elle est composée de trois garçons, des « frères » qui n’en sont pas vraiment, Nicola, Tommaso et Bern. Ils ne sont pas allés à l’école mais ont suivi l’enseignement dispensé par Cesare, le père, très croyant. Ce dernier utilise d’ailleurs la religion pour dominer ses « enfants » -seul Nicola est le fils de Cesare et Floriana-, mais il leur inculque aussi des principes qui les guideront dans leur vie d’adulte.

Dès le début, Teresa est captivée par Bern, et quelques années plus tard, lors d’un voyage improvisé dans les Pouilles à l’occasion du décès de sa grand-mère, elle décide de quitter Turin pour s’installer dans la petite communauté qui vit désormais dans la ferme d’à-côté : Nicola, Tommaso et Bern, aidés par Giuliana et Corinne. Ces jeunes exploitent désormais les fruits de la terre. La décision de Teresa, prise au grand dam de ses parents, va l’entraîner sur des chemins très différents de ceux que sa vie d’étudiante laissait présager.

« Dévorer le ciel » est un roman d’apprentissage sur fond de préoccupations écologiques. Très tendance donc, même si la veine n’est pas nouvelle. Le roman m’a en effet rappelé « Deux sur deux », un roman italien également, écrit par Andrea De Carlo en 1989, mais publié en 2018 en français et dans lequel les protagonistes mettent sur pied une petite communauté en Toscane (bien que cela ne constitue pas l’essentiel du roman de De Carlo).

Dans « Dévorer le ciel », de jeunes adultes recherchent aussi un sens à donner à leur vie. Ils refusent les excès du matérialisme ambiant et veulent limiter leur impact sur la nature.  Ils développent donc une petite activité agricole, à partir du potager biologique, le « Food forest », que Cesare avait créé. Ils vivent du fruit de la vente de leurs produits, parfois difficilement. Leur combat prend de temps à autre des formes plus actives, voire extrémistes. L’idéalisme des jeunes se heurte toutefois à la réalité, celle de l’amitié, de l’amour, du temps qui passe et des pressions de la société.

C’est donc une histoire romantique, au sens noble, et idéaliste que l’auteur nous offre. « Dévorer le ciel » est surtout une interrogation sur l’avenir : le roman nous montre le désarroi de jeunes qui peinent à trouver leur place dans le monde. Teresa est une belle héroïne, amoureuse désintéressée, courageuse, fidèle à ses convictions. Bern est quant à lui beaucoup plus complexe, intelligent, fidèle lui aussi à ses idées, jusqu’à l’obstination, ce qui le rend parfois égoïste. Avec Nicola et Tommaso, ils forment un trio intéressant qui malheureusement n’est exploité qu’au début du roman. Tommaso est quant à lui en retrait, mais toujours présent au fil des années, lui dont la sensibilité offre à Teresa un autre éclairage sur Bern.

Quelques longueurs au début, quelques digressions qui ont sans doute pour but de présenter la complexité des personnages, de Bern notamment, en nous éclairant sur certains des choix qu’il fera plus tard, puis le roman nous emporte avec lui dans son flot, avec la puissance d’un fleuve, une tension qui monte, la force d’une écriture pourtant douce et un brin nostalgique, qui nous montre que tout est possible et qu’en même temps, rien ne sera plus jamais pareil. L’histoire de la vie, en somme, qui construit et détruit en même temps…

 

Dévorer le ciel, Paolo Giordano, traduit de l’italien par Nathalie Bauer, Editions du Seuil, Paris, août 2019, 454 p.

Divorare il cielo, Paolo Giordano, Einaudi, 2018, 440 p.

 

Km 123, Andrea Camilleri

 

Voici le dernier roman d’Andrea Camilleri, dans tous les sens du terme, puisqu’il est paru en mars 2019, soit quelques mois avant la disparition du maestro sicilien ! Et c’est encore une jolie réussite puisque ce « giallo » très court est très plaisant à lire. C’est en effet un roman policier très prenant, même si l’intrigue n’est pas compliquée et si j’avais découvert le coupable avant la fin de ma lecture, sans pour autant connaître les détails de l’affaire !

C’est au kilomètre 123 de la Via Aurelia que Giulio est victime d’une grave accident de la route. Transféré à l’hôpital dans un état grave, il ne répond bien sûr pas aux textos empressés, inquiets puis affolés qu’Esther lui envoie. C’est Giuditta, la femme de Giulio, qui récupère le téléphone de son mari et le rallume. L’accident va-t-il être le point de départ d’un vaudeville entre le mari, la femme et l’amant ? Cela aurait pu être le cas, mais un témoin va révéler qu’il ne s’agissait peut-être pas d’un simple accident…

L’originalité de « Km123 » réside dans la narration qui, excepté quelques extraits d’articles de presse et des rapports de police relatant les faits, est presque exclusivement fondée sur des dialogues : échanges de textos, conversations téléphoniques… Le roman se déroule à Rome, mais il n’y a ni description des lieux, ni analyse psychologique des personnages : le tout donne un certain dynamisme au roman qui se lit d’une traite. Pas encore traduit en français, il est facile à lire en italien et ne contient pas d’expressions dialectales, comme les Montalbano.

« Km 123 » est suivi du texte d’une intervention de Camilleri consacrée au genre policier en Italie, et prononcée lors d’un colloque qui s’est tenu à l’Université de Rome en 2003.

 

Km 123, Andrea Camilleri, Mondadori Gialli, mars 2019, 154 p.

 

Lu dans le cadre de la semaine italienne organisée par Martine.

Lacci, Domenico Starnone

L’auteur

Domenico Starnone est né près de Naples en 1943. Il a été enseignant, journaliste, scénariste et il est l’auteur de nombreux romans, nouvelles et essais. Il a reçu le célèbre prix Strega pour « Via Gemito » en 2000 (traduit et publié chez Fayard). Des études linguistiques menées en Italie montrent que Domenico Starnone pourrait être l’auteur des livres signés Elena Ferrante.

 

Le roman

« Lacci » est un court roman en trois parties qui évoque la vie d’un couple napolitain qui s’est séparé dans les années soixante-dix, suite à l’infidélité du mari, parti vivre à Rome avec une jeune femme. Quatre ans plus tard, le couple se reforme, comme si de rien n’était. Mais la femme n’a jamais pardonné la trahison de son mari.

Le livre premier est constitué d’un petit recueil des lettres que Vanda a écrites à son mari pendant les quatre années de séparation.  Sur un ton ironique et amer, Vanda reproche à Aldo de l’avoir trompée, puis de les avoir abandonnées, elle et leurs deux enfants, Sandro et Anna. Pour eux, elle s’humilie en lui enjoignant de revenir. Dans une autre lettre, elle lui explique les changements que son départ a provoqués dans sa vie et dans celle de leurs enfants, ainsi que la souffrance qui en a découlé. Quatre ans plus tard, elle accepte sa demande de revoir les enfants, qu’il a négligés jusqu’alors, tout en le priant de ne pas leur faire de mal, puisqu’ils ont retrouvé un certain équilibre. On comprendra plus tard que Vanda a fini par accepter le retour d’Aldo et la recomposition de la famille.

Le livre second opère un saut temporel et un changement de narrateur : on retrouve Aldo, soixante-quatorze ans, retraité, qui part en vacances à la mer avec Vanda. Tout semble normal jusqu’au retour du couple : Vanda découvre la porte de l’appartement entrouverte : tout est sens-dessus-dessous et le chat, Labes, a disparu. Après avoir porté plainte et recherché le chat, en vain, le couple s’installe dans l’appartement. Pendant que Vanda dort, Aldo met un peu d’ordre et, parmi les affaires éparpillées, il retrouve des photos ainsi que les lettres que Vanda lui avait écrites quarante ans plus tôt : il plonge dans l’introspection et s’aperçoit que ces quatre années ont été les seules heureuses. Marié trop tôt, il a fait des choix trop rapides et conformistes.

Dans un troisième livre, Anna, la fille du couple, expose le point de vue des enfants. La fin s’avère glaçante. Elle nous enseigne qu’Aldo, bien que fautif, n’est pas le seul coupable dans cette histoire banale et pourtant extraordinaire. En acceptant son retour mais en lui refusant son pardon, Vanda a condamné le couple, ainsi que la famille toute entière. Elle finit d’ailleurs par le payer très cher.

« Lacci » est un roman percutant et bouleversant sur les liens familiaux qui évoque à la fois la difficulté à les nouer, comme les lacets pour les enfants, et l’impossibilité de s’en libérer. L’auteur explore toute une gamme de sentiments négatifs avec un grand talent. L’ironie et le sarcasme sont partout, comme le nom du chat, Labes, diminutif de « la bestia » (la bête), mais qui en latin signifie « effondrement » !  Les deux protagonistes, Aldo et Vanda, tour à tour m’ont paru condamnables, chacun ayant sa responsabilité dans ce naufrage, mais il ne faut pas oublier de replacer la crise du couple dans le contexte italien des années soixante-dix, où l’on ne divorçait pas et où la femme qui ne travaillait pas ne pouvait subvenir à ses besoins.

J’ai beaucoup apprécié ce roman que je lisais aussi pour découvrir l’écriture de Domenico Starnone, qui est fortement soupçonné de se cacher derrière le pseudonyme d’Elena Ferrante (lui et sa femme d’ailleurs, Anita Raja, dans un éventuel duo à quatre mains). Une enquête littéraire poussée en Italie a en effet mis en exergue de nombreuses similitudes stylistiques. Et en effet, il y a des ressemblances dans certains thèmes. Quoi qu’il en soit, « Lacci » est un excellent roman que je vous conseille vivement de découvrir, d’autant qu’il sera publié en français chez Fayard en août 2019, sous le titre « Les liens ». On en reparlera bientôt…

J’ai lu ce roman en VO dans le cadre du mois italien et d’une lecture commune avec Martine dont vous trouverez l’avis ici.

 

Lacci, Domenico Starnone, Einaudi, Torino, 2014, 133p.

Poupée volée/ La figlia oscura, Elena Ferrante

Leda se réveille à l’hôpital. Elle a perdu le contrôle de sa voiture. Elle a eu beaucoup de chance : sa seule blessure est sans gravité, mais c’est une « lésion inexplicable ». Pour comprendre, elle déroule le fil de ses souvenirs : se sentant libérée de son devoir maternel parce que ses deux filles étaient parties rejoindre leur père et travailler au Canada, Leda est partie en vacances dans les Pouilles. Elle s’est installée dans un appartement de location pour tout l’été et se réjouissait à l’idée d’avoir tout son temps, pour travailler, lire et écrire. Sur la plage, elle rencontra une famille napolitaine et se trouva fascinée par une jeune femme, Nina, mère d’une petite fille Elena.

Cette rencontre fut l’occasion pour elle se s’interroger sur son rapport à la famille. Leda voulait se raconter à ses filles, leur expliquer ce qu’elle avait du mal à comprendre elle-même : pourquoi, alors qu’elles étaient petites, elle les avait abandonnées à leur père pendant plusieurs années ? Leda voulait aussi approcher Nina, la jeune mère napolitaine, pour en faire une sorte de « fille extérieure » :

« Quelle sottise de croire que l’on peut se raconter à ses enfants avant qu’ils aient au moins cinquante ans ! Prétendre qu’ils nous voient comme une personne et non comme une fonction. Leur dire : je suis votre histoire, c’est avec moi que vous commencez, écoutez-moi, cela pourrait vous servir. Nina, en revanche, je ne suis pas son histoire, Nina pourrait même me voir comme un futur. Me choisir comme compagnie une fille qui me serait extérieure. La chercher, l’approcher. »

Mais sans savoir pourquoi, sur la plage, la narratrice vola la poupée de la petite Elena. Elle pouvait encore s’en sortir en ramenant le jouet le lendemain, et en expliquant avoir continué ses recherches dans la soirée, pour aider Nina, dont la petite fille pleurait la perte de la poupée. Mais le voulait-elle vraiment …?

« Poupée volée » a été publié en 2006 et contient la plupart des thèmes qui seront développés quelques années plus tard dans la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ».  La poupée volée, centrale dans ce roman, sera une anecdote dans L’amie prodigieuse. Mais une anecdote sur laquelle l’auteure insistera pourtant. La lecture de « Poupée volée » éclaire donc – ou interroge du moins- certains épisodes de « L’amie prodigieuse » : quel souvenir douloureux est donc lié à la perte de la poupée ? Et dans « Poupée volée », quel acte Leda est-elle obligée d’expier malgré elle, pourquoi cette culpabilité ? Pourquoi Leda ne comprend-elle pas certains de ses actes ? En revient-on toujours au thème de l’abandon ?

Parmi les autres thèmes, on retrouve également celui de la maternité et de ses difficultés, notamment face à la vie professionnelle, mais aussi le poids qu’exerce la famille napolitaine populaire sur ses membres, et le rôle du dialecte qui est ici encore, comme dans « L’amour harcelant », négatif parce que violent et révélateur de la culture familiale. Et enfin, la difficulté à évoluer dans un milieu cultivé, lorsque l’on est issu d’un quartier défavorisé, malgré des études universitaires réussies.

J’ai préféré ce roman à celui de « L’amour harcelant », parce qu’il est moins cru et moins dur. Il n’en reste pas moins dérangeant, notamment parce qu’il soulève beaucoup de questions qui restent sans réponses. Et parce que l’on s’interroge inévitablement sur la récurrence des thèmes et anecdotes que l’auteure aborde dans chacun de ses romans et sur leur genèse.  Quant à l’héroïne, Leda, elle ressemble beaucoup à Lenu, et elle m’a paru touchante dans son incapacité à mener une vie normale et dans sa souffrance face au fait d’avoir été une mauvaise mère. Elena Ferrante, quant à elle, continue de m’intriguer, très favorablement d’ailleurs, et je terminerai donc bientôt la découverte de ses romans avec « Les jours de mon abandon »…

 

Poupée volée, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Folio n°6351, 196 p.

La figlia oscura, Elena Ferrante, Edizioni E/O, marzo 2015, 160 p.

 

 

Une famille comme il faut / Storia di una famiglia perbene, Rosa Ventrella

L’auteur

 

Rosa Ventrella est née à Bari, mais elle vit à Crémone depuis plus de vingt ans. Diplômée en histoire contemporaine, elle enseigne, donne des conférences sur la condition féminine dans l’histoire. Elle a également travaillé comme éditrice et elle dirige des ateliers d’écriture à Crémone. Rosa Ventrella a publié plusieurs romans, mais « Une famille comme il faut » est le premier traduit en français. Il est en cours de publication dans de nombreux pays et il devrait bientôt faire l’objet d’une adaptation cinématographique. Le prochain roman de Rosa Ventrella, « La malalegna », paraîtra en Italie chez Mondadori en avril 2019.

 

Une famille comme il faut/Storia di una famiglia perbene

 

Maria de Santis est une gamine brune aux jambes maigres, insolente et rebelle, affublée par sa grand-mère du surnom de « Malacarne », littéralement « mauvaise viande », pour nous « mauvaise graine ». Mais un surnom, il vaut mieux en avoir un dans ce quartier pauvre de Bari où les vilaines petites maisons de pêcheurs voisinent avec celle du boss local. Car, comme Maria nous l’explique,

« Ceux qui n’en possédaient pas faisaient profil bas car, aux yeux des autres cela signifiait que les membres de leur famille ne s’étaient distingués ni en bien ni en mal. Or, comme disait toujours mon père, mieux vaut être méprisé que méconnu ».

Maria a deux frères. L’aîné, Giuseppe, est un bon fils mais le second, Vincenzo, donne beaucoup de fil à retordre à ses parents. Le père n’a pas réussi à le dompter, bien qu’il ait fini par le rosser violemment. La mère, qui n’a pas son mot à dire, essaie de faire comprendre à son mari que la violence n’en viendra pas à bout, mais qu’au contraire, celle-ci est peut-être responsable du comportement de Vincenzo ; mais rien n’y fait. Le père est plein de colère, sa fille le déteste pour cela, et la mère se souvient avec nostalgie qu’il n’a pas toujours été comme cela.

Heureusement, Maria travaille bien à l’école. Le maître, qui se moque souvent de ses élèves, n’est pas avare de compliments sur l’écriture de la petite Maria : il propose à ses parents de les aider à envoyer Maria chez les sœurs, dans une école des beaux quartiers où elle pourra développer ses qualités. Maria, qui souffre en silence d’être différente des autres, a nourri une amitié forte avec Michele, un « Senzasagne », « comme le poulpe. Incapable d’éprouver des sentiments humains ». Il est l’un des fils du «Boss du quartier, mais il porte bien mal le surnom de sa famille car il se distingue par sa gentillesse et son honnêteté.  Mais suite à un grave événement, le père de Maria interdit à sa fille de revoir Michele…

Le roman de Rosa Ventrella nous offre une héroïne forte et déterminée qui comprend vite qu’il ne tient qu’à elle de ne pas être une victime. Elle choisit au contraire de s’opposer à cette société archaïque où, dans les années quatre-vingt encore, le père ou le mari a tout pouvoir sur sa fille et sa femme, et où les petites filles, comme celles des générations précédentes, ne vont à l’école que durant quelques années car cela n’en vaut pas la peine.

On compare parfois ce roman à « L’amie prodigieuse » : comme dans la saga d’Elena Ferrante, le quartier d’origine joue un grand rôle dans la construction de l’identité, et la question du déterminisme social est bien posée. Mais la comparaison s’arrête là. L’écriture de Rosa Ventrella est tranchée et rude, à l’image des habitants du quartier, mais elle décrit très bien les émotions et les sentiments nés de l’expression de cette violence. Elle est en revanche moins fouillée que celle d’Elena Ferrante : pas de longues phrases bien construites qui signent en italien la qualité littéraire de « la Ferrante », pas de pensées disséquées, analysées. Les thèmes de la pauvreté, la violence, l’influence du milieu sur la culture sont présents comme dans la saga d’Elena Ferrante, mais l’histoire de l’Italie et les problématiques politiques et sociales ne sont pas évoquées ici. Du moins pas encore : « Une famille comme il faut » n’évoque que l’enfance et l’adolescence de Maria, mais un second tome est peut-être prévu ?

Le roman de Rosa Ventrella est néanmoins très prenant et m’a fait penser à celui d’Elise Valmorbida, « Maria Vittoria », parce qu’il nous propose un beau personnage féminin et nous ouvre les yeux sur la violence familiale que subissaient les femmes il n’y a pas si longtemps dans nos pays européens et qui subsiste malheureusement dans certaines populations.

 

Une famille comme il faut, Rosa Ventrella, traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, éditions Les escales, Paris, janvier 2019, 282 p.

Soria di una famiglia perbene, Rosa Ventrella, Newton Compton Editori, 2018, 320p.

 

Le pays que j’aime / Correva l’anno del nostro amore, Caterina Bonvicini

L’auteur

 

Née à Florence en 1974, Caterina Bonvicini est l’auteur de romans et de nouvelles ainsi que de livres pour la jeunesse. Elle a obtenu le Prix Rappalo-Carige pour « L’equilibrio degli squali ». Trois de ses romans ont été traduits en français : « L’équilibre des requins », « Le lent sourire », « Un pays que j’aime ».

 

Le roman

 

La petite Olivia est l’héritière de riches entrepreneurs de Bologne. Elle est élevée dans une magnifique villa ornée de fresques du XVIIIème siècle et son meilleur ami, Valerio, n’est autre que le fils du jardinier et d’une domestique qui vivent sur place. Valerio va à la même école qu’Olivia et c’est d’ailleurs le grand-père d’Olivia, Gianni, qui les y conduit tous les matins. L’Italie est en train de vivre ses terribles années de plomb, et les familles aisées, dont les enfants sont fréquemment victimes d’enlèvements, vivent dans la peur. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur le terrible attentat qui a détruit la gare de Bologne en 1980.

Malheureusement, alors que Valerio est encore très jeune, le monde s’écroule autour de lui lorsque sa mère décide de quitter son père, et la villa des Morganti, pour suivre à Rome un petit escroc dont elle est tombée amoureuse. Ils se retrouvent dans un appartement délabré à la périphérie de la ville sainte dont Valerio ne connaîtra rien pendant des années. Pour les vacances, il retourne chez son père, c’est-à-dire chez les Morganti qui l’emmènent, avec son amie Olivia, sur la Versilia, la partie chic de la côte toscane fréquentée par les classes aisées de la région.

Et c’est ainsi que démarre le récit de quarante années d’amitié, et pas seulement, entre Olivia et Valerio. Ils vont se retrouver régulièrement, s’aimer alors qu’ils sont étudiants, puis se quitter, pour mieux se retrouver à nouveau. Olivia ne termine pas ses études, comme tout ce qu’elle entreprend, tandis que Valerio réussit au-delà de toute espérance. Née de son enfance passée entre la villa des Morganti et l’appartement insalubre de la périphérie romaine, sa faculté à se fondre dans des milieux différents, à défaut de s’y sentir chez lui, lui permet d’évoluer et de faire fortune dans l’Italie des années berlusconiennes. Mais Valerio n’est ni dupe, ni cynique et, conscient de la corruption des milieux qu’il fréquente, il conserve un regard lucide sur l’Italie des années quatre-vingt-dix et deux mille.

« Le pays que j’aime » est un roman attachant qui retrace une amitié d’enfance qui évolue en un amour fort qui malheureusement ne se concrétise pas, parce qu’Olivia préfère bien souvent se laisser porter que de prendre des décisions. Les situations sont souvent graves, mais jamais pesantes grâce à l’humour et à la légèreté qui émaillent le récit. On pourrait regretter le manque de détermination des protagonistes à vivre leur histoire d’amour, mais c’est finalement ce qui les rend crédibles et si humains. Il y a aussi des personnages forts comme Manon, la grand-mère qui a tant marqué Olivia et Valerio ; d’autres sont beaucoup moins courageux. Même Valerio doit renoncer, pourtant si près du but, pris au piège et préférant finalement la prison dorée qu’il s’est construite.

Une belle découverte que ce troisième roman de Caterina Bonvicini publié en français et récemment sorti en format poche.

Le pays que j’aime, Caterina Bonvicini, traduit de l’italien par Lise Caillat, Folio n°6462, mars 2018, 356 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine