L’amica geniale, saison 2, sur la RAI 1 le 10 février !

La deuxième saison de la série tirée de la saga d’Elena Ferrante sera diffusée sur la Rai 1 dès ce lundi 10 février à 21h25. Comme cela avait déjà été le cas avant la diffusion de la saison 1, les deux premiers épisodes sont sortis en avant-première sur les grands écrans italiens les 27, 28 et 29 janvier derniers.

Les huit épisodes de la deuxième saison, qui correspond exactement au tome 2 de la saga « Storia del nuovo cognome », seront diffusés deux par deux, durant quatre lundis, les 10, 17, 24 février et 2 mars.  Nous retrouverons les deux actrices Margherita Mazzucco et Giaia Girace qui jouaient respectivement Elena et Raffaella à la fin de la première saison. Le metteur en scène reste Saverio Costanzo, sauf pour les épisodes 4 et 5 qui ont été dirigés par Alice Roschwacher (dont la soeur, l’actrice Alba Roschwacher, interprète la voix off).

Nous vivrons ainsi les débuts du mariage de Lila avec Stefano Carracci (Giovanni Amura) et l’arrivée de Lena à l’école normale de Pise. Les vacances à Ischia seront également un temps fort de cette deuxième saison.

Le premier épisode débute avec le voyage de noces de Lila à Amalfi et les soucis de Lena qui commence le « liceo classico » et sort avec Antonio. Lena va également rencontrer Nino Sarratore, personnage central dans le second tome du roman d’Elena Ferrante, joué ici par Francesco Serpico. Le « rione » ne sera plus le seul décor des aventures de Lila et Lena, mais la série s’ouvrira sur Naples, Ischia et Pise. Enfin, nous découvrirons l’Italie des années soixante et la politique fera son entrée, sous la thématique des luttes entre classes sociales et de l’importance de la culture pour accéder à un milieu privilégié.

Si vous n’avez pas accès à la RAI, il faudra être patient. La première saison a été diffusée en France par Canal +, et il semble qu’elle sera également bientôt retransmise sur France TV qui annonce sur son site en avoir acquis les droits récemment. Les dates de diffusion de la saison 2 ne sont pas encore connues (peut-être en mars sur Canal +, en même temps que sur HBO aux Etats-Unis)…

Découvrez quelques photos, ainsi qu’un extrait video ici.

Et la BO officielle :

 

Chroniques du hasard / L’invenzione occasionale, Elena Ferrante

 

Quand le journal britannique The Guardian a proposé à Elena Ferrante de tenir une chronique hebdomadaire dans ses pages, l’auteure italienne a d’abord été effrayée : peur de ne pas tenir le rythme, de ne pas réussir à écrire par obligation, de regretter l’enfermement de cet exercice. Puis, « la curiosité l’a emporté ».

Un an et cinquante-et-une chroniques plus tard, Elena Ferrante, admet que l’exercice lui a été « bénéfique », même si elle avoue ne plus jamais vouloir renouveler « une telle expérience » pendant laquelle elle n’est jamais parvenue à « se libérer de certaines craintes », vis-à-vis du lecteur notamment.

Quoi qu’il en soit, le petit recueil publié en mai 2019 en Italie, et en septembre de la même année chez Gallimard, est très intéressant, principalement pour les lecteurs d’Elena Ferrante qui, comme moi, sont intrigués par le personnage, et par la distance qui existe entre certains de ses livres (la saga de « L’amie prodigieuse » et le tout dernier roman non encore traduit en français « La vita bugiarda degli adulti ») et ses romans plus anciens (« L’amour harcelant » ou « Poupée volée » par exemple).

A travers ces articles, Elena Ferrante donne une certaine image d’elle-même, préoccupée par ses lecteurs, mais aussi beaucoup par la marche du monde et la condition humaine, celle des femmes notamment, ayant peu confiance en elle, doutant de son écriture. Si le journal The Guardian a fixé chaque semaine le thème de sa chronique, tel un devoir à rendre, Elena Ferrante s’est efforcée d’y répondre du mieux possible, dans l’urgence, en partant toujours de son rôle d’auteure de romans.

Le tout donne donc un éclairage intéressant qui vient compléter « Frantumaglia », recueil de lettres, d’entretiens et de correspondances qui explore les thèmes chers à Elena Ferrante.

 

Chroniques du hasard, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, illustrations de Andrea Ucini, Gallimard, Paris, septembre 2019, 175 p.

L’invenzione occasionale, Elena Ferrante, illustrazioni di Andrea Ucini, Edizioni E/O, maggio 2019, pp. 128.

 

Poupée volée/ La figlia oscura, Elena Ferrante

Leda se réveille à l’hôpital. Elle a perdu le contrôle de sa voiture. Elle a eu beaucoup de chance : sa seule blessure est sans gravité, mais c’est une « lésion inexplicable ». Pour comprendre, elle déroule le fil de ses souvenirs : se sentant libérée de son devoir maternel parce que ses deux filles étaient parties rejoindre leur père et travailler au Canada, Leda est partie en vacances dans les Pouilles. Elle s’est installée dans un appartement de location pour tout l’été et se réjouissait à l’idée d’avoir tout son temps, pour travailler, lire et écrire. Sur la plage, elle rencontra une famille napolitaine et se trouva fascinée par une jeune femme, Nina, mère d’une petite fille Elena.

Cette rencontre fut l’occasion pour elle se s’interroger sur son rapport à la famille. Leda voulait se raconter à ses filles, leur expliquer ce qu’elle avait du mal à comprendre elle-même : pourquoi, alors qu’elles étaient petites, elle les avait abandonnées à leur père pendant plusieurs années ? Leda voulait aussi approcher Nina, la jeune mère napolitaine, pour en faire une sorte de « fille extérieure » :

« Quelle sottise de croire que l’on peut se raconter à ses enfants avant qu’ils aient au moins cinquante ans ! Prétendre qu’ils nous voient comme une personne et non comme une fonction. Leur dire : je suis votre histoire, c’est avec moi que vous commencez, écoutez-moi, cela pourrait vous servir. Nina, en revanche, je ne suis pas son histoire, Nina pourrait même me voir comme un futur. Me choisir comme compagnie une fille qui me serait extérieure. La chercher, l’approcher. »

Mais sans savoir pourquoi, sur la plage, la narratrice vola la poupée de la petite Elena. Elle pouvait encore s’en sortir en ramenant le jouet le lendemain, et en expliquant avoir continué ses recherches dans la soirée, pour aider Nina, dont la petite fille pleurait la perte de la poupée. Mais le voulait-elle vraiment …?

« Poupée volée » a été publié en 2006 et contient la plupart des thèmes qui seront développés quelques années plus tard dans la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ».  La poupée volée, centrale dans ce roman, sera une anecdote dans L’amie prodigieuse. Mais une anecdote sur laquelle l’auteure insistera pourtant. La lecture de « Poupée volée » éclaire donc – ou interroge du moins- certains épisodes de « L’amie prodigieuse » : quel souvenir douloureux est donc lié à la perte de la poupée ? Et dans « Poupée volée », quel acte Leda est-elle obligée d’expier malgré elle, pourquoi cette culpabilité ? Pourquoi Leda ne comprend-elle pas certains de ses actes ? En revient-on toujours au thème de l’abandon ?

Parmi les autres thèmes, on retrouve également celui de la maternité et de ses difficultés, notamment face à la vie professionnelle, mais aussi le poids qu’exerce la famille napolitaine populaire sur ses membres, et le rôle du dialecte qui est ici encore, comme dans « L’amour harcelant », négatif parce que violent et révélateur de la culture familiale. Et enfin, la difficulté à évoluer dans un milieu cultivé, lorsque l’on est issu d’un quartier défavorisé, malgré des études universitaires réussies.

J’ai préféré ce roman à celui de « L’amour harcelant », parce qu’il est moins cru et moins dur. Il n’en reste pas moins dérangeant, notamment parce qu’il soulève beaucoup de questions qui restent sans réponses. Et parce que l’on s’interroge inévitablement sur la récurrence des thèmes et anecdotes que l’auteure aborde dans chacun de ses romans et sur leur genèse.  Quant à l’héroïne, Leda, elle ressemble beaucoup à Lenu, et elle m’a paru touchante dans son incapacité à mener une vie normale et dans sa souffrance face au fait d’avoir été une mauvaise mère. Elena Ferrante, quant à elle, continue de m’intriguer, très favorablement d’ailleurs, et je terminerai donc bientôt la découverte de ses romans avec « Les jours de mon abandon »…

 

Poupée volée, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Folio n°6351, 196 p.

La figlia oscura, Elena Ferrante, Edizioni E/O, marzo 2015, 160 p.

 

 

L’amour harcelant / L’amore molesto, Elena Ferrante

 

Amalia, la soixantaine, se noie la nuit de l’anniversaire de sa fille, Délia. On la retrouve avec pour seul vêtement un soutien-gorge, neuf et d’une marque de luxe, alors que ce n’est pas son habitude de porter ce genre de lingerie. La noyade est suspecte : est-elle le fruit d’un accident ou d’un suicide ? Peut-être même d’un meurtre ? Délia commence une enquête méticuleuse qui va l’amener à fouiller dans ses souvenirs d’enfance, sur les traces d’une mère séductrice qui, peut-être, menait une double vie. Se dessine alors un rapport mère-fille très ambigu, à la fois glaçant et passionné, allant de l’empathie ponctuelle à la haine profonde, sur fond de violences familiales.

« L’amour harcelant » démarre comme un roman policier, mais ce n’en n’est pas un. L’ambigüité est partout, dans le genre littéraire, mais aussi dans les personnages, parfois grotesques, toujours surréalistes. Sous l’œil précis de la narratrice, qui ne nous épargne pas les détails obscènes de ce que j’appellerai plutôt son cheminement que son enquête, nous évoluons dans une atmosphère assez sinistre.

Elena Ferrante nous offre des descriptions détaillées de Naples, par exemple du quartier du Vomero, où tout paraît sale et négligé, et donc très éloigné de la réalité. Tout ce qui concerne Naples et le passé de Délia est visiblement douloureux. La figure du père elle-même est sordide. Dans les moments les plus sombres, la narratrice, Délia, recourt au dialecte, ce napolitain qu’elle ne veut pourtant plus parler. L’écriture est très littéraire, rien n’est laissé au hasard, mais elle est aussi très animale car elle fait appel à tous les sens.

Au total, « L’amour harcelant » (à mon sens « l’amour meurtri », comme traduction de « L’amore molesto », aurait été plus évocateur) est un roman cruel, négatif et ambigu, que je n’ai pas aimé. Ceci dit, j’ai été ravie de l’avoir lu, car il m’a aidé à comprendre en profondeur la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse », qu’elle a écrit vingt ans plus tard. Tous les thèmes de « L’amie prodigieuse » étaient déjà présents dans « L’amour harcelant » :  la peur de l’abandon, le rapport ambivalent à la mère, la sensualité, un certain dégoût pour le dialecte, la ville de Naples. Ils seront développés et présentés de façon plus objective et équilibrée dans la saga qui a rendu célèbre Elena Ferrante dans le monde entier.

L’amour harcelant, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano, Collection Du monde entier, Gallimard, Paris,1995, 192 p.

L’amore molesto, Elena Ferrante, edizioni e/o, Roma, 1999, 172 p.

 

La série « L’amica geniale » sur la Rai 1

Pour ce premier rendez-vous de la semaine italienne consacré à un film ou à une série télévisée italienne, j’ai choisi de vous parler de la série « L’amica geniale » qui est très attendue en Italie par les lecteurs de la saga d’Elena Ferrante. La série sera transmise sur la Rai 1 à partir du 27 novembre prochain. Les huit épisodes qui évoqueront le tome 1 de la saga, constituent la première saison d’une série qui devrait en compter trente-deux. Chaque épisode durera cinquante minutes et nous pourrons en voir deux chaque mardi.

Les deux premiers épisodes de la série ont été présentés en avant-première lors de la 75 ème édition de la Mostra de Venise, puis ont été diffusés au cinéma en Italie, lors d’une avant-première exclusive qui a eu lieu les 1er, 2 et 3 octobre derniers. Pour nous, il faut attendre encore une bonne semaine, si l’on a la chance d’avoir accès aux chaînes italiennes.

Les tournages ont commencé en mars dernier à Caserta, ville située au nord de Naples où a été reconstitué le quartier d’Elena et Lila. L’auteur, Elena Ferrante, a participé à l’écriture du scénario et à la mise en scène, et a eu son mot à dire pour le choix des acteurs. Ce sont d’ailleurs des enfants qui n’étaient pas acteurs qui ont été choisis parce qu’ils étaient plus naturels, selon Elena Ferrante.

Voici un petit avant-goût :

 

L’amie prodigieuse : le tournage à Naples

Aujourd’hui, le rendez-vous du mois italien est consacré à la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ». Une lecture en VO que j’ai adorée, mais dont j’ai déjà chroniqué chacun des quatre tomes.  Alors aujourd’hui, pour rester dans le thème, j’ai choisi de vous parler de l’adaptation télévisée de la saga, dont le tournage a commencé début 2018.

La série comptera quatre saisons, qui correspondront aux quatre volumes de la saga. Elles seront composées chacune de huit épisodes. Au total donc, trente-deux rendez-vous de cinquante minutes avec les héroïnes Elena et Lila. De quoi rêver pour les fans de « L’amie prodigieuse », dont je fais partie !

Le réalisateur, Saverio Costanzo, travaille en collaboration avec l’auteur, Elena Ferrante qui, pour rester dans l’anonymat le plus complet, lui envoie ses notes et précisions par mail. La série, coproduite par la HBO (chaine américaine) et la Rai, sera entièrement tournée en italien et en dialecte napolitain. Elle sera sous-titrée en anglais pour la diffusion aux Etats-Unis où la saga d’Elena Ferrante est très appréciée.

Pour le tournage, Naples a retrouvé le visage qu’elle avait dans les années cinquante. On y verra la Galleria Principe qui, pour l’occasion, regroupe les commerces et marques de l’époque, la Piazza Plebiscito (où stationnent des voitures d’époque), la Piazza dei Martiri (où Lila commencera à travailler dans le magasin de chaussures des Solara), le centre historique, le théâtre San Carlo …

Quant au rione (quartier) où vivent les deux amies, il a été reconstitué dans la zone industrielle de Marcianise, près de Caserta, au nord de Naples. Le casting a duré de longs mois, et il a fallu choisir entre 9000 enfants et 500 adultes. Les enfants sont des débutants, selon le vœu d’Elena Ferrante.  Quatre jeunes filles ont été retenues pour incarner Elena et Lila enfants, puis adolescentes. Il s’agit d’Elisa del Genio et de Ludovica Nasti, puis de Margherita Mazzucco et Gaia Girace.

 

 

 

La première saison devrait être diffusée sur la Rai à la fin 2018 ou au début 2019.

Je vous propose de regarder quelques photos du tournage, disponibles sur ce lien du journal « La Repubblica » :

http://napoli.repubblica.it/cronaca/2018/03/14/foto/un_salto_nel_tempo_napoli_torna_allla_fine_degli_anni_50_per_le_riprese_dell_amica_geniale-191239181/1/?ref=search#12

 

 

Le mois italien chez Martine

L’enfant perdue / Storia della bambina perduta, Elena Ferrante.

Le quatrième tome tant attendu de la saga d’Elena Ferrante vient de sortir en français chez Gallimard ! Je l’ai lu l’été dernier en italien et je vous livre quelques réflexions nées de ma lecture. Vous pouvez lire cette chronique sans crainte, puisque je ne divulgue absolument rien de l’intrigue !

Pour rappel, Elena et Lila sont deux amies d’enfance, nées en 1944 dans un quartier populaire de Naples. Au début de « L’amie prodigieuse », le premier tome, Lila, âgée de soixante-six ans, a disparu. Nous sommes en 2010 et Elena commence à raconter l’amitié naissante entre les deux petites filles. Elle cherche une explication à la disparition de son amie et poursuit sa narration au cours des trois volumes suivants.

Dans « Le nouveau nom », puis « Celle qui fuit et celle qui reste », Elena parvient, grâce à sa brillante scolarité, à s’extraire de son milieu modeste et à intégrer la prestigieuse école normale de Pise. Elle devient écrivain, vit dans le nord de l’Italie puis épouse Pietro, un universitaire, et s’installe avec lui à Florence, où ils ont deux filles, Dede et Elsa. Quant à Lila, elle abandonne très vite l’école et, après un mariage raté avec Stefano, dont elle a un fils, elle travaille durement dans une fabrique de mortadelle où elle est exploitée, mais arrive à s’en sortir grâce à son caractère combatif. Elle s’installe ensuite avec Enzo et monte avec lui une entreprise informatique florissante et n’hésite pas à refuser de céder à la mafia contre sa protection.

Ce quatrième volume enfin traduit en français sous le titre de « L’enfant perdue » débute dans les années soixante-dix. Elena, qui vient de quitter Pietro, part à Montpellier avec Nino, son grand amour de toujours, pour participer à un colloque universitaire… je ne vous en dévoilerai pas davantage puisque le roman vient de paraître !

 

De ce dernier tome, j’ai retenu une citation qui me paraît emblématique :

« Solo nei romanzi brutti la gente pensa sempre la cosa giusta, dice sempre la cosa giusta, ogni effetto ha la sua causa, ci sono quelli simpatici e quelli antipatici, quelli buoni e quelli cattivi, tutto alla fine ti consola ». (Storia della bambina perduta, p. 429 edizione originale). 

« Ce n’est que dans les mauvais romans que les gens pensent toujours la bonne chose, disent toujours la bonne chose, chaque effet a sa cause, il y a les gentils et les désagréables, les bons et les méchants, tout cela finit par te réconforter ». (L’enfant perdue p.429 édition originale.)

 

Là se trouve la clé de toute la narration. Les personnages évoluent, ils ne sont jamais blancs ni noirs, et le lecteur évolue également au rythme de l’auteur :  avez-vous toujours aimé l’une des deux amies et détesté l’autre ? C’est possible, mais moi non. Au contraire, mes sentiments ont beaucoup évolué au fil de la narration ; c’est en tout cas ce que j’ai ressenti (vous me direz ce que vous en pensez).

Ainsi, Elena, qui me plaisait beaucoup au cours des deux premiers volumes, m’est-elle apparue comme davantage égoïste par la suite. Elle néglige souvent ses enfants, et les fait systématiquement passer après l’amour et après son travail. Inversement, Lila, qui j’avais d’abord perçue comme dure, jalouse, souvent centrée sur elle-même, m’est apparue sous un jour complètement différent dans ce quatrième tome. En réalité, chacune fait de son mieux, et selon les périodes de sa vie, y parvient plus ou moins bien. Le point commun étant qu’elles s’en sortent, sont fortes et indépendantes et que l’auteur ne porte jamais de jugement de valeur sur leurs erreurs.

Ainsi, l’amitié n’est ni décriée, ni sur-valorisée. Elle est centrale, tout simplement :

« Ogni rapporto intenso tra essere umani è pieno di tagliole e se si vuole che duri, bisogna imparare a schivarle ; »

« Chaque relation intense entre êtres humains est pleine de pièges et si vous voulez qu’elle dure, vous devez apprendre à les éviter ; « 

 

Au-delà du récit de l’amitié de Lila et Elena, toute l’histoire de l’Italie contemporaine défile dans ce quatrième tome, de l’enlèvement d’Aldo Moro à la période berlusconienne, en passant par l’opération « mains propres » du début des années quatre-vingt-dix, et par la faillite du communisme et du socialisme italiens. Chacun des personnages se trouve impliqué politiquement, d’une façon ou d’une autre.

On apprend beaucoup aussi sur la culture politique italienne, qui paraît proche de la nôtre mais qui peut être très différente ; c’est le cas du communisme à l’italienne, très différent du communisme français que nous avons connu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En Italie, les communistes étaient alors des intellectuels de haut niveau, engagés pour les travailleurs, mais restant toutefois entre eux :  la famille Airota en est un bon exemple. Ils n’accepteront jamais totalement Elena. Fille du peuple, c’est un peu une « nouvelle intellectuelle », elle ne peut rivaliser, puisqu’elle n’a pas hérité des codes intellectuels de cette classe supérieure d’une façon traditionnelle, c’est-à-dire par transmission directe.

Dans « L’enfant perdue », j’ai aussi beaucoup aimé la passion studieuse de Lila pour Naples, que j’ai vue comme un regret d’Elena pour ce qu’elle n’avait pas fait elle-même. Je me suis demandé longtemps, dans la dernière partie, comment Elena Ferrante allait mettre un terme à son récit. J’étais tellement prise dans l’histoire, habituée à vivre aux côtés des personnages, que j’aurais aimé qu’elle ne se termine jamais. Je me suis même demandée si Lila avait vraiment existé ou si elle n’était qu’une métaphore de ce que la vie d’Elena aurait pu être si elle n’avait pas étudié, si elle n’avait pas poursuivi ce destin intellectuel qui était le sien…

La saga d’Elena Ferrante est aussi une réflexion sur le livre et la littérature. Elena se penche sur ses propres écrits. Elle mesure la distance entre elle-même et le monde qui l’entoure et le doute l’assaille inévitablement : la littérature est-elle vraiment en mesure de raconter le monde ?

 

Coup de cœur pour toute la saga !

 

L’enfant perdue, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Collection Du monde entier, Paris, janvier 2018, 560 p.

Storia della bambina perduta, Elena Ferrante, edizioni E/O, Roma, 2014, 452p.

 

Livre lu en VO dans le cadre du challenge Il viaggio chez Martine, du challenge Leggere in italiano.