Les ombres de Montelupo/ Le ombre di Montelupo, Valerio Varesi

L’auteur

 

Valerio Varesi est né à Turin en 1959. Après des études de philosophie à l’université de Bologne, il devient journaliste à La Repubblica. En 1998, il publie le premier tome d’une série dédiée aux enquêtes du commissaire Soneri, « Ultime notizie di una fuga ». Le quatrième tome, paru en 2003, « Il fiume delle nebbie » est le premier de la série à être traduit en français par les éditions Agullo, sous le titre « Le fleuve des brumes ». Il sort ensuite en format de poche au cercle Points. La deuxième enquête, « La pension de la via Saffi » (« L’affittacamere »), est parue en poche début 2018,  tandis que les éditions Agullo publiaient une troisième enquête du commissaire Soneri sous le titre « Les ombres de Montelupo » (« Le ombre di Montelupo »).

 

Les ombres de Montelupo

 

Voici la troisième enquête du commissaire Soneri que je lis et j’aime tout particulièrement la façon dont l’auteur installe les ambiances et décrit les atmosphères. Après les pluies incessantes et les brumes enveloppantes du Pô (Le fleuve des brumes), après le froid humide et perçant du centre historique de Parme (La pension de la via Saffi), c’est encore en automne, mais cette fois dans les montagnes des Apennins, que Valerio Varesi déroule son intrigue. Entre les brouillards qui tour à tour enrobent les sommets et envahissent les fonds de vallée, l’été de la Saint-Martin laisse subsister quelques moments d’un soleil automnal éblouissant dans un air d’une limpidité propre à l’altitude. Autant de lumière, de sensations, d’odeurs de terre mouillée dans lesquelles l’auteur nous plonge.

Le commissaire Soneri se trouve en vacances dans le village dont son père était originaire. Il recherche la tranquillité et la solitude de la montagne et s’élance chaque matin sur les sentiers pour ramasser des champignons. Mais la disparition de Rodolfi, producteur de charcuterie et employeur d’une grande partie des habitants du village, met un terme à des vacances qui n’avaient pas vraiment commencé.

Soneri apprend en effet que la plupart des habitants avaient prêté de l’argent aux Rodolfi : l’endroit n’est plus qu’un village peuplé de créanciers qui tremblent de tout perdre et qui se lancent à la recherche du fils de Rodolfi, espérant récupérer les économies d’une vie entière.

 

On retrouve, comme dans les deux précédents épisodes, la nostalgie que Soneri éprouve face au passé. Elle prend cette fois la forme d’une légère amertume lorsque Soneri s’aperçoit qu’il est devenu un étranger pour les habitants du village dont il n’a pas toute la confiance. Comme il est attachant ce commissaire au fort besoin d’introspection, avec sa lucidité, son humanité, mais aussi sa mélancolie ! Il recherche le silence et réfléchit, et à son image, le roman se déroule lentement, il nous envoûte sans nous lasser. Je ne crois pas que, comme le « Slow food », gage de qualité, le « Slow Giallo » existe en Italie, mais si tel était le cas, les romans policiers de Valerio Varesi en seraient les dignes représentants !

 

* Giallo : nom donné en Italie au roman policer, au genre policier. Signifie « jaune », de la couleur des couvertures d’une ancienne collection de policiers publiée par les éditions Mondadori.

 

Les ombres de Montelupo, Valerio Varesi, traduit de l’italien par Sarah Amrani, Agullo Editions, mars 2018, 309 p.

Le ombre di Montelupo, Valerio Varesi, Frassinelli, aprile 2005, 247 p.

 

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Dogman, de Matteo Garrone avec Marcello Fonte

Titre original et titre français : Dogman

Sortie : 2018

Réalisateur : Matteo Garrone

Acteurs principaux : Marcello Fonte (Marcello), Edoardo Pesce (Simoncino), Alida Baldari Calabria (Alida),Francesco Acquaroli (Francesco).

Production : Italie, France.

Durée : 102 mn (1h42)

 

Marcello est toiletteur pour chiens dans une station balnéaire abandonnée. Entre les barres d’immeubles dégradées des années soixante, la plage baignée par une pluie automnale incessante, et les quelques commerces qui subsistent à coups d’expédients frisant l’illégalité, il ne fait pas bon vivre dans cet endroit oublié. Et pourtant, les habitants déshérités qui, on l’imagine bien, restent parce qu’ils n’ont pas les moyens de quitter les lieux, font dorloter ce qu’ils ont de plus cher au monde. Et Marcello s’en charge à merveille, lui dont l’amour des chiens, même des plus méchants, est presque l’unique raison de vivre.

Mais il y a aussi sa fille, Alida, âgée d’une dizaine d’années, qui vit chez sa mère et qu’il ne voit que de temps en temps. Outre les chiens, Marcello a une passion pour la plongée, qu’il partage avec sa fille. Il rêve d’ailleurs de l’emmener plonger en Calabre. Mais cela coûte cher, et c’est en grande partie pour cela que Marcello revend occasionnellement de la drogue à Simone, ancien boxeur toxicomane tombé dans la délinquance.

L’ennui, c’est que Simone devient de plus en plus violent, il ne paye pas la drogue qu’il consomme et il pourrit la vie des commerçants du quartier qu’il rackette ou vole. Mais ceux-ci n’osent pas porter plainte, car ils savent que Simone se vengera dès qu’il sera sorti de prison. Marcello, lui, est doux comme un agneau ; il persiste à appeler le caïd par son diminutif, Simoncino : il n’a que cette arme, parce que sa carrure et sa timidité ne lui permettent pas de s’opposer à Simone. Mais il dira oui une fois de trop et ira en prison à la place de Simone, parce qu’il n’hésite pas un instant à endosser la responsabilité du vol, à assumer sa responsabilité.

Matteo Garrone, réalisateur de Gomorra, signe un film noir et violent aux dialogues minimalistes, mais remarquablement bien interprété par l’acteur principal, Marcello Fonte, qui communique ses émotions avec une grande justesse, sans jamais en faire trop. On aime la tendresse de Marcello vis-à-vis de sa fille, l’attachement à son quartier, si sordide soit-il, à ses habitants qui l’apprécient, mais l’homme a un gros défaut qui, dans ces circonstances, va le faire basculer… Le scénario est tiré d’un fait divers italien des années quatre-vingt, une vengeance qui donne froid dans le dos. Quoi qu’il en soit, Marcello Fonte a reçu le prix d’interprétation masculine du festival de Cannes 2018 et c’est amplement mérité !

 

 

La pension de la via Saffi/L’affittacamere, Valerio Varesi

L’auteur

 

Valerio Varesi est né à Turin en 1959. Après des études de philosophie à l’université de Bologne, il devient journaliste à La Repubblica. En 1998, il publie le premier tome d’une série dédiée aux enquêtes du commissaire Soneri, « Ultime notizie di una fuga ». Le quatrième tome, paru en 2003, « Il fiume delle nebbie » est le premier de la série à être traduit en français par les éditions Agullo, sous le titre « Le fleuve des brumes ». Il est ensuite sorti en format de poche au cercle Points. La deuxième enquête, « La pension de la via Saffi » (« L’affittacamere »), vient également de paraître en poche, tandis que les éditions Agullo viennent de publier une autre enquête du commissaire Soneri sous le titre « Les ombres de Montelupo ».

 

La pension de la via Saffi

 

Après avoir beaucoup apprécié « Le fleuve des brumes » de Valerio Varesi, j’attendais avec impatience la sortie en poche de la seconde enquête du commissaire Soneri intitulée « La pension de la Via Saffi ». Paru en avril dernier, il arrivait à point nommé pour le mois italien.

Nous sommes à Parme, quelques jours avant Noël et le commissaire Soneri est l’un des seuls à ne pas se laisser gagner par l’effervescence mercantile qui règne dans la ville. Alors qu’il espère avoir enfin le temps de laisser libre cours à ses pensées, il se trouve face à une nouvelle énigme : la propriétaire d ’une petite pension de famille située dans le centre historique de Parme vient d’être assassinée. Or le commissaire Soneri connaissait la victime, Ghitta Tagliavini, puisque celle-ci accueillait par le passé dans sa pension de nombreux étudiants, dont Ada, sa future femme. Soneri passait d’ailleurs souvent à la pension pour rencontrer Ada.

L’enquête laisse très vite apparaître que la pension Saffi n’avait plus grand-chose à voir avec celle que Soneri avait connue. Devenus riches, les étudiants ne se contentent plus aujourd’hui d’une simple pension et la propriétaire s’était tournée depuis quelques temps vers une nouvelle clientèle, en choisissant de louer ses chambres en journée à des couples, dont beaucoup étaient illégitimes…

Le commissaire Soneri se dévoile un peu plus dans cette seconde enquête, où l’on apprend l’épisode douloureux de son veuvage précoce. Angela est toujours fidèle au poste pour le soutenir, ce qui n’est pas forcément drôle pour elle, car Soneri exprime peu ses sentiments. L’ensemble se déroule dans une atmosphère froide et brumeuse : les petites rues tortueuses du centre de la ville, pleines d’un épais brouillard, évoquent sans doute les méandres du passé de Soneri.

Le commissaire est en effet nostalgique de son passé, mais aussi de toute une époque, où Parme était encore une ville provinciale, où les gens se connaissaient, se parlaient. Il regrette que la ville soit maintenant gangrénée par la corruption et envahie par des étrangers, qu’il ne rejette pas, bien au contraire, mais dont il regrette qu’ils ne parviennent pas à s’intégrer et constituent des communautés qui vivent à côté des italiens, et non avec eux.

J’aime beaucoup le regard lucide et nostalgique que Soneri porte sur l’Italie, d’autant qu’il reste toujours mesuré dans ses propos. L’enquête elle-même nous en dit beaucoup sur l’évolution du pays, et cela prime sur les faits en eux-mêmes et sur l’intrigue et le suspense qui sont finalement secondaires. Le rythme lent donne une certaine profondeur au roman, mais risque de ne pas plaire aux amateurs de polars rapides aux multiples rebondissements. En revanche, pour les autres, c’est une série à suivre, sans aucun doute !

 

La pension de la Via Saffi, Valerio Varesi, traduit de l’italien par Florence Rigollet, Points Seuil P4772, avril 2018, p306.

 

Lu dans le cadre du mois italien chez Martine

Capri, l’île fleurie

Comme chaque année à l’occasion du mois italien, je reprends mes promenades à travers l’Italie. Pour la journée consacrée aux îles, j’ai choisi Capri, que l’on ne présente plus. Une île qui m’a enchantée, par ses paysages et ses panoramas splendides sur la mer, mais également par sa végétation très luxuriante…

 

Après avoir bravé la foule pour quitter le port et accéder au village de Capri, la récompense pour les yeux,

 

une vue sur le plus beau golfe du monde,

 

sur des maison et des terrasses où l’on s’installerait volontiers pour lire en sirotant un Spritz,

 

mais il vaut mieux s’enfoncer dans le village pour en découvrir les moindres recoins,

 

la végétation qui met en valeur les habitations blanches et qui annonce

 

une explosion de couleurs !

 

 

 

 

 

 

 

Il est temps de descendre vers le port par les étroits chemins,

 

retrouver l’agitation, la vie, le bruit,

 

d’autres couleurs encore, l’eau, les bateaux, la mer.

 

 

Participation au challenge « Le mois italien » chez Martine

 

Le pays que j’aime / Correva l’anno del nostro amore, Caterina Bonvicini

L’auteur

 

Née à Florence en 1974, Caterina Bonvicini est l’auteur de romans et de nouvelles ainsi que de livres pour la jeunesse. Elle a obtenu le Prix Rappalo-Carige pour « L’equilibrio degli squali ». Trois de ses romans ont été traduits en français : « L’équilibre des requins », « Le lent sourire », « Un pays que j’aime ».

 

Le roman

 

La petite Olivia est l’héritière de riches entrepreneurs de Bologne. Elle est élevée dans une magnifique villa ornée de fresques du XVIIIème siècle et son meilleur ami, Valerio, n’est autre que le fils du jardinier et d’une domestique qui vivent sur place. Valerio va à la même école qu’Olivia et c’est d’ailleurs le grand-père d’Olivia, Gianni, qui les y conduit tous les matins. L’Italie est en train de vivre ses terribles années de plomb, et les familles aisées, dont les enfants sont fréquemment victimes d’enlèvements, vivent dans la peur. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur le terrible attentat qui a détruit la gare de Bologne en 1980.

Malheureusement, alors que Valerio est encore très jeune, le monde s’écroule autour de lui lorsque sa mère décide de quitter son père, et la villa des Morganti, pour suivre à Rome un petit escroc dont elle est tombée amoureuse. Ils se retrouvent dans un appartement délabré à la périphérie de la ville sainte dont Valerio ne connaîtra rien pendant des années. Pour les vacances, il retourne chez son père, c’est-à-dire chez les Morganti qui l’emmènent, avec son amie Olivia, sur la Versilia, la partie chic de la côte toscane fréquentée par les classes aisées de la région.

Et c’est ainsi que démarre le récit de quarante années d’amitié, et pas seulement, entre Olivia et Valerio. Ils vont se retrouver régulièrement, s’aimer alors qu’ils sont étudiants, puis se quitter, pour mieux se retrouver à nouveau. Olivia ne termine pas ses études, comme tout ce qu’elle entreprend, tandis que Valerio réussit au-delà de toute espérance. Née de son enfance passée entre la villa des Morganti et l’appartement insalubre de la périphérie romaine, sa faculté à se fondre dans des milieux différents, à défaut de s’y sentir chez lui, lui permet d’évoluer et de faire fortune dans l’Italie des années berlusconiennes. Mais Valerio n’est ni dupe, ni cynique et, conscient de la corruption des milieux qu’il fréquente, il conserve un regard lucide sur l’Italie des années quatre-vingt-dix et deux mille.

« Le pays que j’aime » est un roman attachant qui retrace une amitié d’enfance qui évolue en un amour fort qui malheureusement ne se concrétise pas, parce qu’Olivia préfère bien souvent se laisser porter que de prendre des décisions. Les situations sont souvent graves, mais jamais pesantes grâce à l’humour et à la légèreté qui émaillent le récit. On pourrait regretter le manque de détermination des protagonistes à vivre leur histoire d’amour, mais c’est finalement ce qui les rend crédibles et si humains. Il y a aussi des personnages forts comme Manon, la grand-mère qui a tant marqué Olivia et Valerio ; d’autres sont beaucoup moins courageux. Même Valerio doit renoncer, pourtant si près du but, pris au piège et préférant finalement la prison dorée qu’il s’est construite.

Une belle découverte que ce troisième roman de Caterina Bonvicini publié en français et récemment sorti en format poche.

Le pays que j’aime, Caterina Bonvicini, traduit de l’italien par Lise Caillat, Folio n°6462, mars 2018, 356 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine

 

L’amie prodigieuse : le tournage à Naples

Aujourd’hui, le rendez-vous du mois italien est consacré à la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ». Une lecture en VO que j’ai adorée, mais dont j’ai déjà chroniqué chacun des quatre tomes.  Alors aujourd’hui, pour rester dans le thème, j’ai choisi de vous parler de l’adaptation télévisée de la saga, dont le tournage a commencé début 2018.

La série comptera quatre saisons, qui correspondront aux quatre volumes de la saga. Elles seront composées chacune de huit épisodes. Au total donc, trente-deux rendez-vous de cinquante minutes avec les héroïnes Elena et Lila. De quoi rêver pour les fans de « L’amie prodigieuse », dont je fais partie !

Le réalisateur, Saverio Costanzo, travaille en collaboration avec l’auteur, Elena Ferrante qui, pour rester dans l’anonymat le plus complet, lui envoie ses notes et précisions par mail. La série, coproduite par la HBO (chaine américaine) et la Rai, sera entièrement tournée en italien et en dialecte napolitain. Elle sera sous-titrée en anglais pour la diffusion aux Etats-Unis où la saga d’Elena Ferrante est très appréciée.

Pour le tournage, Naples a retrouvé le visage qu’elle avait dans les années cinquante. On y verra la Galleria Principe qui, pour l’occasion, regroupe les commerces et marques de l’époque, la Piazza Plebiscito (où stationnent des voitures d’époque), la Piazza dei Martiri (où Lila commencera à travailler dans le magasin de chaussures des Solara), le centre historique, le théâtre San Carlo …

Quant au rione (quartier) où vivent les deux amies, il a été reconstitué dans la zone industrielle de Marcianise, près de Caserta, au nord de Naples. Le casting a duré de longs mois, et il a fallu choisir entre 9000 enfants et 500 adultes. Les enfants sont des débutants, selon le vœu d’Elena Ferrante.  Quatre jeunes filles ont été retenues pour incarner Elena et Lila enfants, puis adolescentes. Il s’agit d’Elisa del Genio et de Ludovica Nasti, puis de Margherita Mazzucco et Gaia Girace.

 

 

 

La première saison devrait être diffusée sur la Rai à la fin 2018 ou au début 2019.

Je vous propose de regarder quelques photos du tournage, disponibles sur ce lien du journal « La Repubblica » :

http://napoli.repubblica.it/cronaca/2018/03/14/foto/un_salto_nel_tempo_napoli_torna_allla_fine_degli_anni_50_per_le_riprese_dell_amica_geniale-191239181/1/?ref=search#12

 

 

Le mois italien chez Martine

L’enfant perdue / Storia della bambina perduta, Elena Ferrante.

Le quatrième tome tant attendu de la saga d’Elena Ferrante vient de sortir en français chez Gallimard ! Je l’ai lu l’été dernier en italien et je vous livre quelques réflexions nées de ma lecture. Vous pouvez lire cette chronique sans crainte, puisque je ne divulgue absolument rien de l’intrigue !

Pour rappel, Elena et Lila sont deux amies d’enfance, nées en 1944 dans un quartier populaire de Naples. Au début de « L’amie prodigieuse », le premier tome, Lila, âgée de soixante-six ans, a disparu. Nous sommes en 2010 et Elena commence à raconter l’amitié naissante entre les deux petites filles. Elle cherche une explication à la disparition de son amie et poursuit sa narration au cours des trois volumes suivants.

Dans « Le nouveau nom », puis « Celle qui fuit et celle qui reste », Elena parvient, grâce à sa brillante scolarité, à s’extraire de son milieu modeste et à intégrer la prestigieuse école normale de Pise. Elle devient écrivain, vit dans le nord de l’Italie puis épouse Pietro, un universitaire, et s’installe avec lui à Florence, où ils ont deux filles, Dede et Elsa. Quant à Lila, elle abandonne très vite l’école et, après un mariage raté avec Stefano, dont elle a un fils, elle travaille durement dans une fabrique de mortadelle où elle est exploitée, mais arrive à s’en sortir grâce à son caractère combatif. Elle s’installe ensuite avec Enzo et monte avec lui une entreprise informatique florissante et n’hésite pas à refuser de céder à la mafia contre sa protection.

Ce quatrième volume enfin traduit en français sous le titre de « L’enfant perdue » débute dans les années soixante-dix. Elena, qui vient de quitter Pietro, part à Montpellier avec Nino, son grand amour de toujours, pour participer à un colloque universitaire… je ne vous en dévoilerai pas davantage puisque le roman vient de paraître !

 

De ce dernier tome, j’ai retenu une citation qui me paraît emblématique :

« Solo nei romanzi brutti la gente pensa sempre la cosa giusta, dice sempre la cosa giusta, ogni effetto ha la sua causa, ci sono quelli simpatici e quelli antipatici, quelli buoni e quelli cattivi, tutto alla fine ti consola ». (Storia della bambina perduta, p. 429 edizione originale). 

« Ce n’est que dans les mauvais romans que les gens pensent toujours la bonne chose, disent toujours la bonne chose, chaque effet a sa cause, il y a les gentils et les désagréables, les bons et les méchants, tout cela finit par te réconforter ». (L’enfant perdue p.429 édition originale.)

 

Là se trouve la clé de toute la narration. Les personnages évoluent, ils ne sont jamais blancs ni noirs, et le lecteur évolue également au rythme de l’auteur :  avez-vous toujours aimé l’une des deux amies et détesté l’autre ? C’est possible, mais moi non. Au contraire, mes sentiments ont beaucoup évolué au fil de la narration ; c’est en tout cas ce que j’ai ressenti (vous me direz ce que vous en pensez).

Ainsi, Elena, qui me plaisait beaucoup au cours des deux premiers volumes, m’est-elle apparue comme davantage égoïste par la suite. Elle néglige souvent ses enfants, et les fait systématiquement passer après l’amour et après son travail. Inversement, Lila, qui j’avais d’abord perçue comme dure, jalouse, souvent centrée sur elle-même, m’est apparue sous un jour complètement différent dans ce quatrième tome. En réalité, chacune fait de son mieux, et selon les périodes de sa vie, y parvient plus ou moins bien. Le point commun étant qu’elles s’en sortent, sont fortes et indépendantes et que l’auteur ne porte jamais de jugement de valeur sur leurs erreurs.

Ainsi, l’amitié n’est ni décriée, ni sur-valorisée. Elle est centrale, tout simplement :

« Ogni rapporto intenso tra essere umani è pieno di tagliole e se si vuole che duri, bisogna imparare a schivarle ; »

« Chaque relation intense entre êtres humains est pleine de pièges et si vous voulez qu’elle dure, vous devez apprendre à les éviter ; « 

 

Au-delà du récit de l’amitié de Lila et Elena, toute l’histoire de l’Italie contemporaine défile dans ce quatrième tome, de l’enlèvement d’Aldo Moro à la période berlusconienne, en passant par l’opération « mains propres » du début des années quatre-vingt-dix, et par la faillite du communisme et du socialisme italiens. Chacun des personnages se trouve impliqué politiquement, d’une façon ou d’une autre.

On apprend beaucoup aussi sur la culture politique italienne, qui paraît proche de la nôtre mais qui peut être très différente ; c’est le cas du communisme à l’italienne, très différent du communisme français que nous avons connu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En Italie, les communistes étaient alors des intellectuels de haut niveau, engagés pour les travailleurs, mais restant toutefois entre eux :  la famille Airota en est un bon exemple. Ils n’accepteront jamais totalement Elena. Fille du peuple, c’est un peu une « nouvelle intellectuelle », elle ne peut rivaliser, puisqu’elle n’a pas hérité des codes intellectuels de cette classe supérieure d’une façon traditionnelle, c’est-à-dire par transmission directe.

Dans « L’enfant perdue », j’ai aussi beaucoup aimé la passion studieuse de Lila pour Naples, que j’ai vue comme un regret d’Elena pour ce qu’elle n’avait pas fait elle-même. Je me suis demandé longtemps, dans la dernière partie, comment Elena Ferrante allait mettre un terme à son récit. J’étais tellement prise dans l’histoire, habituée à vivre aux côtés des personnages, que j’aurais aimé qu’elle ne se termine jamais. Je me suis même demandée si Lila avait vraiment existé ou si elle n’était qu’une métaphore de ce que la vie d’Elena aurait pu être si elle n’avait pas étudié, si elle n’avait pas poursuivi ce destin intellectuel qui était le sien…

La saga d’Elena Ferrante est aussi une réflexion sur le livre et la littérature. Elena se penche sur ses propres écrits. Elle mesure la distance entre elle-même et le monde qui l’entoure et le doute l’assaille inévitablement : la littérature est-elle vraiment en mesure de raconter le monde ?

 

Coup de cœur pour toute la saga !

 

L’enfant perdue, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Collection Du monde entier, Paris, janvier 2018, 560 p.

Storia della bambina perduta, Elena Ferrante, edizioni E/O, Roma, 2014, 452p.

 

Livre lu en VO dans le cadre du challenge Il viaggio chez Martine, du challenge Leggere in italiano.