La pension de la via Saffi/L’affittacamere, Valerio Varesi

L’auteur

 

Valerio Varesi est né à Turin en 1959. Après des études de philosophie à l’université de Bologne, il devient journaliste à La Repubblica. En 1998, il publie le premier tome d’une série dédiée aux enquêtes du commissaire Soneri, « Ultime notizie di una fuga ». Le quatrième tome, paru en 2003, « Il fiume delle nebbie » est le premier de la série à être traduit en français par les éditions Agullo, sous le titre « Le fleuve des brumes ». Il est ensuite sorti en format de poche au cercle Points. La deuxième enquête, « La pension de la via Saffi » (« L’affittacamere »), vient également de paraître en poche, tandis que les éditions Agullo viennent de publier une autre enquête du commissaire Soneri sous le titre « Les ombres de Montelupo ».

 

La pension de la via Saffi

 

Après avoir beaucoup apprécié « Le fleuve des brumes » de Valerio Varesi, j’attendais avec impatience la sortie en poche de la seconde enquête du commissaire Soneri intitulée « La pension de la Via Saffi ». Paru en avril dernier, il arrivait à point nommé pour le mois italien.

Nous sommes à Parme, quelques jours avant Noël et le commissaire Soneri est l’un des seuls à ne pas se laisser gagner par l’effervescence mercantile qui règne dans la ville. Alors qu’il espère avoir enfin le temps de laisser libre cours à ses pensées, il se trouve face à une nouvelle énigme : la propriétaire d ’une petite pension de famille située dans le centre historique de Parme vient d’être assassinée. Or le commissaire Soneri connaissait la victime, Ghitta Tagliavini, puisque celle-ci accueillait par le passé dans sa pension de nombreux étudiants, dont Ada, sa future femme. Soneri passait d’ailleurs souvent à la pension pour rencontrer Ada.

L’enquête laisse très vite apparaître que la pension Saffi n’avait plus grand-chose à voir avec celle que Soneri avait connue. Devenus riches, les étudiants ne se contentent plus aujourd’hui d’une simple pension et la propriétaire s’était tournée depuis quelques temps vers une nouvelle clientèle, en choisissant de louer ses chambres en journée à des couples, dont beaucoup étaient illégitimes…

Le commissaire Soneri se dévoile un peu plus dans cette seconde enquête, où l’on apprend l’épisode douloureux de son veuvage précoce. Angela est toujours fidèle au poste pour le soutenir, ce qui n’est pas forcément drôle pour elle, car Soneri exprime peu ses sentiments. L’ensemble se déroule dans une atmosphère froide et brumeuse : les petites rues tortueuses du centre de la ville, pleines d’un épais brouillard, évoquent sans doute les méandres du passé de Soneri.

Le commissaire est en effet nostalgique de son passé, mais aussi de toute une époque, où Parme était encore une ville provinciale, où les gens se connaissaient, se parlaient. Il regrette que la ville soit maintenant gangrénée par la corruption et envahie par des étrangers, qu’il ne rejette pas, bien au contraire, mais dont il regrette qu’ils ne parviennent pas à s’intégrer et constituent des communautés qui vivent à côté des italiens, et non avec eux.

J’aime beaucoup le regard lucide et nostalgique que Soneri porte sur l’Italie, d’autant qu’il reste toujours mesuré dans ses propos. L’enquête elle-même nous en dit beaucoup sur l’évolution du pays, et cela prime sur les faits en eux-mêmes et sur l’intrigue et le suspense qui sont finalement secondaires. Le rythme lent donne une certaine profondeur au roman, mais risque de ne pas plaire aux amateurs de polars rapides aux multiples rebondissements. En revanche, pour les autres, c’est une série à suivre, sans aucun doute !

 

La pension de la Via Saffi, Valerio Varesi, traduit de l’italien par Florence Rigollet, Points Seuil P4772, avril 2018, p306.

 

Lu dans le cadre du mois italien chez Martine

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Capri, l’île fleurie

Comme chaque année à l’occasion du mois italien, je reprends mes promenades à travers l’Italie. Pour la journée consacrée aux îles, j’ai choisi Capri, que l’on ne présente plus. Une île qui m’a enchantée, par ses paysages et ses panoramas splendides sur la mer, mais également par sa végétation très luxuriante…

 

Après avoir bravé la foule pour quitter le port et accéder au village de Capri, la récompense pour les yeux,

 

une vue sur le plus beau golfe du monde,

 

sur des maison et des terrasses où l’on s’installerait volontiers pour lire en sirotant un Spritz,

 

mais il vaut mieux s’enfoncer dans le village pour en découvrir les moindres recoins,

 

la végétation qui met en valeur les habitations blanches et qui annonce

 

une explosion de couleurs !

 

 

 

 

 

 

 

Il est temps de descendre vers le port par les étroits chemins,

 

retrouver l’agitation, la vie, le bruit,

 

d’autres couleurs encore, l’eau, les bateaux, la mer.

 

 

Participation au challenge « Le mois italien » chez Martine

 

Le pays que j’aime / Correva l’anno del nostro amore, Caterina Bonvicini

L’auteur

 

Née à Florence en 1974, Caterina Bonvicini est l’auteur de romans et de nouvelles ainsi que de livres pour la jeunesse. Elle a obtenu le Prix Rappalo-Carige pour « L’equilibrio degli squali ». Trois de ses romans ont été traduits en français : « L’équilibre des requins », « Le lent sourire », « Un pays que j’aime ».

 

Le roman

 

La petite Olivia est l’héritière de riches entrepreneurs de Bologne. Elle est élevée dans une magnifique villa ornée de fresques du XVIIIème siècle et son meilleur ami, Valerio, n’est autre que le fils du jardinier et d’une domestique qui vivent sur place. Valerio va à la même école qu’Olivia et c’est d’ailleurs le grand-père d’Olivia, Gianni, qui les y conduit tous les matins. L’Italie est en train de vivre ses terribles années de plomb, et les familles aisées, dont les enfants sont fréquemment victimes d’enlèvements, vivent dans la peur. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur le terrible attentat qui a détruit la gare de Bologne en 1980.

Malheureusement, alors que Valerio est encore très jeune, le monde s’écroule autour de lui lorsque sa mère décide de quitter son père, et la villa des Morganti, pour suivre à Rome un petit escroc dont elle est tombée amoureuse. Ils se retrouvent dans un appartement délabré à la périphérie de la ville sainte dont Valerio ne connaîtra rien pendant des années. Pour les vacances, il retourne chez son père, c’est-à-dire chez les Morganti qui l’emmènent, avec son amie Olivia, sur la Versilia, la partie chic de la côte toscane fréquentée par les classes aisées de la région.

Et c’est ainsi que démarre le récit de quarante années d’amitié, et pas seulement, entre Olivia et Valerio. Ils vont se retrouver régulièrement, s’aimer alors qu’ils sont étudiants, puis se quitter, pour mieux se retrouver à nouveau. Olivia ne termine pas ses études, comme tout ce qu’elle entreprend, tandis que Valerio réussit au-delà de toute espérance. Née de son enfance passée entre la villa des Morganti et l’appartement insalubre de la périphérie romaine, sa faculté à se fondre dans des milieux différents, à défaut de s’y sentir chez lui, lui permet d’évoluer et de faire fortune dans l’Italie des années berlusconiennes. Mais Valerio n’est ni dupe, ni cynique et, conscient de la corruption des milieux qu’il fréquente, il conserve un regard lucide sur l’Italie des années quatre-vingt-dix et deux mille.

« Le pays que j’aime » est un roman attachant qui retrace une amitié d’enfance qui évolue en un amour fort qui malheureusement ne se concrétise pas, parce qu’Olivia préfère bien souvent se laisser porter que de prendre des décisions. Les situations sont souvent graves, mais jamais pesantes grâce à l’humour et à la légèreté qui émaillent le récit. On pourrait regretter le manque de détermination des protagonistes à vivre leur histoire d’amour, mais c’est finalement ce qui les rend crédibles et si humains. Il y a aussi des personnages forts comme Manon, la grand-mère qui a tant marqué Olivia et Valerio ; d’autres sont beaucoup moins courageux. Même Valerio doit renoncer, pourtant si près du but, pris au piège et préférant finalement la prison dorée qu’il s’est construite.

Une belle découverte que ce troisième roman de Caterina Bonvicini publié en français et récemment sorti en format poche.

Le pays que j’aime, Caterina Bonvicini, traduit de l’italien par Lise Caillat, Folio n°6462, mars 2018, 356 p.

 

Livre lu dans le cadre du mois italien chez Martine

 

L’amie prodigieuse : le tournage à Naples

Aujourd’hui, le rendez-vous du mois italien est consacré à la saga d’Elena Ferrante, « L’amie prodigieuse ». Une lecture en VO que j’ai adorée, mais dont j’ai déjà chroniqué chacun des quatre tomes.  Alors aujourd’hui, pour rester dans le thème, j’ai choisi de vous parler de l’adaptation télévisée de la saga, dont le tournage a commencé début 2018.

La série comptera quatre saisons, qui correspondront aux quatre volumes de la saga. Elles seront composées chacune de huit épisodes. Au total donc, trente-deux rendez-vous de cinquante minutes avec les héroïnes Elena et Lila. De quoi rêver pour les fans de « L’amie prodigieuse », dont je fais partie !

Le réalisateur, Saverio Costanzo, travaille en collaboration avec l’auteur, Elena Ferrante qui, pour rester dans l’anonymat le plus complet, lui envoie ses notes et précisions par mail. La série, coproduite par la HBO (chaine américaine) et la Rai, sera entièrement tournée en italien et en dialecte napolitain. Elle sera sous-titrée en anglais pour la diffusion aux Etats-Unis où la saga d’Elena Ferrante est très appréciée.

Pour le tournage, Naples a retrouvé le visage qu’elle avait dans les années cinquante. On y verra la Galleria Principe qui, pour l’occasion, regroupe les commerces et marques de l’époque, la Piazza Plebiscito (où stationnent des voitures d’époque), la Piazza dei Martiri (où Lila commencera à travailler dans le magasin de chaussures des Solara), le centre historique, le théâtre San Carlo …

Quant au rione (quartier) où vivent les deux amies, il a été reconstitué dans la zone industrielle de Marcianise, près de Caserta, au nord de Naples. Le casting a duré de longs mois, et il a fallu choisir entre 9000 enfants et 500 adultes. Les enfants sont des débutants, selon le vœu d’Elena Ferrante.  Quatre jeunes filles ont été retenues pour incarner Elena et Lila enfants, puis adolescentes. Il s’agit d’Elisa del Genio et de Ludovica Nasti, puis de Margherita Mazzucco et Gaia Girace.

 

 

 

La première saison devrait être diffusée sur la Rai à la fin 2018 ou au début 2019.

Je vous propose de regarder quelques photos du tournage, disponibles sur ce lien du journal « La Repubblica » :

http://napoli.repubblica.it/cronaca/2018/03/14/foto/un_salto_nel_tempo_napoli_torna_allla_fine_degli_anni_50_per_le_riprese_dell_amica_geniale-191239181/1/?ref=search#12

 

 

Le mois italien chez Martine

L’enfant perdue / Storia della bambina perduta, Elena Ferrante.

Le quatrième tome tant attendu de la saga d’Elena Ferrante vient de sortir en français chez Gallimard ! Je l’ai lu l’été dernier en italien et je vous livre quelques réflexions nées de ma lecture. Vous pouvez lire cette chronique sans crainte, puisque je ne divulgue absolument rien de l’intrigue !

Pour rappel, Elena et Lila sont deux amies d’enfance, nées en 1944 dans un quartier populaire de Naples. Au début de « L’amie prodigieuse », le premier tome, Lila, âgée de soixante-six ans, a disparu. Nous sommes en 2010 et Elena commence à raconter l’amitié naissante entre les deux petites filles. Elle cherche une explication à la disparition de son amie et poursuit sa narration au cours des trois volumes suivants.

Dans « Le nouveau nom », puis « Celle qui fuit et celle qui reste », Elena parvient, grâce à sa brillante scolarité, à s’extraire de son milieu modeste et à intégrer la prestigieuse école normale de Pise. Elle devient écrivain, vit dans le nord de l’Italie puis épouse Pietro, un universitaire, et s’installe avec lui à Florence, où ils ont deux filles, Dede et Elsa. Quant à Lila, elle abandonne très vite l’école et, après un mariage raté avec Stefano, dont elle a un fils, elle travaille durement dans une fabrique de mortadelle où elle est exploitée, mais arrive à s’en sortir grâce à son caractère combatif. Elle s’installe ensuite avec Enzo et monte avec lui une entreprise informatique florissante et n’hésite pas à refuser de céder à la mafia contre sa protection.

Ce quatrième volume enfin traduit en français sous le titre de « L’enfant perdue » débute dans les années soixante-dix. Elena, qui vient de quitter Pietro, part à Montpellier avec Nino, son grand amour de toujours, pour participer à un colloque universitaire… je ne vous en dévoilerai pas davantage puisque le roman vient de paraître !

 

De ce dernier tome, j’ai retenu une citation qui me paraît emblématique :

« Solo nei romanzi brutti la gente pensa sempre la cosa giusta, dice sempre la cosa giusta, ogni effetto ha la sua causa, ci sono quelli simpatici e quelli antipatici, quelli buoni e quelli cattivi, tutto alla fine ti consola ». (Storia della bambina perduta, p. 429 edizione originale). 

« Ce n’est que dans les mauvais romans que les gens pensent toujours la bonne chose, disent toujours la bonne chose, chaque effet a sa cause, il y a les gentils et les désagréables, les bons et les méchants, tout cela finit par te réconforter ». (L’enfant perdue p.429 édition originale.)

 

Là se trouve la clé de toute la narration. Les personnages évoluent, ils ne sont jamais blancs ni noirs, et le lecteur évolue également au rythme de l’auteur :  avez-vous toujours aimé l’une des deux amies et détesté l’autre ? C’est possible, mais moi non. Au contraire, mes sentiments ont beaucoup évolué au fil de la narration ; c’est en tout cas ce que j’ai ressenti (vous me direz ce que vous en pensez).

Ainsi, Elena, qui me plaisait beaucoup au cours des deux premiers volumes, m’est-elle apparue comme davantage égoïste par la suite. Elle néglige souvent ses enfants, et les fait systématiquement passer après l’amour et après son travail. Inversement, Lila, qui j’avais d’abord perçue comme dure, jalouse, souvent centrée sur elle-même, m’est apparue sous un jour complètement différent dans ce quatrième tome. En réalité, chacune fait de son mieux, et selon les périodes de sa vie, y parvient plus ou moins bien. Le point commun étant qu’elles s’en sortent, sont fortes et indépendantes et que l’auteur ne porte jamais de jugement de valeur sur leurs erreurs.

Ainsi, l’amitié n’est ni décriée, ni sur-valorisée. Elle est centrale, tout simplement :

« Ogni rapporto intenso tra essere umani è pieno di tagliole e se si vuole che duri, bisogna imparare a schivarle ; »

« Chaque relation intense entre êtres humains est pleine de pièges et si vous voulez qu’elle dure, vous devez apprendre à les éviter ; « 

 

Au-delà du récit de l’amitié de Lila et Elena, toute l’histoire de l’Italie contemporaine défile dans ce quatrième tome, de l’enlèvement d’Aldo Moro à la période berlusconienne, en passant par l’opération « mains propres » du début des années quatre-vingt-dix, et par la faillite du communisme et du socialisme italiens. Chacun des personnages se trouve impliqué politiquement, d’une façon ou d’une autre.

On apprend beaucoup aussi sur la culture politique italienne, qui paraît proche de la nôtre mais qui peut être très différente ; c’est le cas du communisme à l’italienne, très différent du communisme français que nous avons connu dans les années soixante-dix et quatre-vingt. En Italie, les communistes étaient alors des intellectuels de haut niveau, engagés pour les travailleurs, mais restant toutefois entre eux :  la famille Airota en est un bon exemple. Ils n’accepteront jamais totalement Elena. Fille du peuple, c’est un peu une « nouvelle intellectuelle », elle ne peut rivaliser, puisqu’elle n’a pas hérité des codes intellectuels de cette classe supérieure d’une façon traditionnelle, c’est-à-dire par transmission directe.

Dans « L’enfant perdue », j’ai aussi beaucoup aimé la passion studieuse de Lila pour Naples, que j’ai vue comme un regret d’Elena pour ce qu’elle n’avait pas fait elle-même. Je me suis demandé longtemps, dans la dernière partie, comment Elena Ferrante allait mettre un terme à son récit. J’étais tellement prise dans l’histoire, habituée à vivre aux côtés des personnages, que j’aurais aimé qu’elle ne se termine jamais. Je me suis même demandée si Lila avait vraiment existé ou si elle n’était qu’une métaphore de ce que la vie d’Elena aurait pu être si elle n’avait pas étudié, si elle n’avait pas poursuivi ce destin intellectuel qui était le sien…

La saga d’Elena Ferrante est aussi une réflexion sur le livre et la littérature. Elena se penche sur ses propres écrits. Elle mesure la distance entre elle-même et le monde qui l’entoure et le doute l’assaille inévitablement : la littérature est-elle vraiment en mesure de raconter le monde ?

 

Coup de cœur pour toute la saga !

 

L’enfant perdue, Elena Ferrante, traduit de l’italien par Elsa Damien, Gallimard, Collection Du monde entier, Paris, janvier 2018, 560 p.

Storia della bambina perduta, Elena Ferrante, edizioni E/O, Roma, 2014, 452p.

 

Livre lu en VO dans le cadre du challenge Il viaggio chez Martine, du challenge Leggere in italiano.

Les huit montagnes, Le otto montagne, Paolo Cognetti.

L’auteur

Paolo Cognetti est un écrivain italien né à Milan en 1978. Après des études de mathématiques, il fait une école de cinéma à Milan puis réalise des documentaires. Il écrit depuis l’âge de dix-huit ans et a publié des nouvelles, des essais, des guides de voyage personnels. « Le otto montagne/ Les huit montagnes » est son premier roman. Publié fin 2016, il obtient en Italie le prix Strega 2017, le prix Strega Giovani 2017 et, en France, le prix Médicis étranger.

 

Le roman

Pietro est né à Milan, mais la montagne a toujours fait partie de sa vie. De celle de ses parents tout d’abord qui, bien qu’originaires de la campagne vénitienne, effectuaient de nombreux séjours dans les Dolomites jusqu’à ce qu’un événement dramatique les pousse à quitter leur région et à chercher refuge à Milan.

Mais l’appel de la montagne, qui triomphe toujours chez celui qui en est amoureux, réapparaît après quelques années et la mère de Pietro se met rapidement à rechercher un endroit où la petite famille pourra passer ses étés. C’est sur Grana, hameau situé dans une vallée profonde perpendiculaire au Val d’Aoste, que la mère de Pietro jette son dévolu et qu’elle loue un petit chalet sans prétention. Elle y passe les deux mois d’été avec Pietro, et Giovanni, le père, les rejoint en août lors de ses congés annuels. Ce père taciturne, souvent en colère contre le monde, entreprend d’initier son fils à la montagne, et pendant plusieurs étés, Pietro le suit, sans jamais avouer que ces randonnées, qui deviennent bientôt des courses en haute montagne, lui pèsent parce qu’il souffre du mal des montagnes.

Pietro est comme son père, peu communicatif, mais il devient tout de suite ami avec Bruno, le seul enfant de Grana qui, à onze ans, garde les vaches de sa famille dans les alpages. Et c’est cet ami, plus que son père, qui lui fait découvrir les beautés simples de la montagne. Leur amitié se renforce d’année en année, jusqu’à ce que le jeune Bruno commence à travailler comme maçon, tandis que Pietro se fait de nouveaux amis parmi la jeunesse dorée qui vient de la ville pour pratiquer l’escalade dans la région. Mais ce n’en est pas fini pour autant de cette amitié. Elle va perdurer au long des années, entre Bruno, celui qui reste au pays, et Pietro, celui qui part découvrir de nouvelles montagnes au loin, mais finit toujours par revenir à Grana.

Le roman de Paolo Cognetti nous parle de l’amitié entre deux garçons et de la passion pour la montagne. Mais au-delà de ces deux thèmes principaux, il évoque les difficultés de communication entre un père et son fils et l’importance de la transmission des valeurs. Il pose également différentes questions : peut-on intervenir légitimement dans la vie des autres, même si on est convaincu de faire le bien ? Qu’est-ce qui nous y autorise ?

Pietro respecte le principe édicté par son père : la montagne ne se parcourt qu’en été. L’hiver, l’homme se retire devant la neige, pour laisser la nature se reposer. Le père de Pietro exècre le ski et les installations sportives qui ont défiguré la montagne et le jeune Pietro reprend cette idée à son compte. L’auteur quant à lui, dénonce les excès du tourisme sportif en montagne, comme on peut d’ailleurs le lire dans son blog (si vous lisez l’italien, c’est ici).

Vainqueur en juillet 2017 du plus prestigieux prix italien, le prix Strega, (après avoir reçu en juin le prix Strega des jeunes qui est l’équivalent de notre Goncourt des lycéens), et tout récemment du prix Médicis étranger 2017, « Les huit montagnes » a de nombreuses qualités, tout en étant un roman tout à fait abordable pour le grand public et pour les jeunes. L’écriture est sobre et fluide, tout en étant très évocatrice. Pour qualifier la forme et le fond, un seul qualificatif s’impose : l’authenticité ; celle des valeurs évoquées, celle des sentiments, purs et jamais forcés, celle de la simplicité. Un récit profond et tendre, parfois triste et nostalgique, proche de la nature comme on l’était il y a plusieurs décennies, naturellement et simplement, et non de manière artificielle comme on veut parfois l’être aujourd’hui !

Bref, « les huit montagnes », c’est le roman de l’amitié, de la liberté et de la nature : un grand bol d’air rafraîchissant dans ce monde de fous !

Les huit montagnes, Paolo Cognetti, Stock, collection La cosmopolite, août 2017, 299 p.

Le otto montagne, Paolo Cognetti, Einaudi, 2016, 208 p.

 

 

Enza Doria : quelques poèmes siciliens…

Pour terminer la semaine italienne, Martine a choisi de consacrer la journée d’aujourd’hui aux îles italiennes, Sicile et Sardaigne notamment.

Voici l’occasion pour moi de parler d’un recueil de poésies et d’aphorismes publié par Enza Doria, auteure sicilienne émigrée en Belgique où elle est chef dans un restaurant italien.

Née dans la province d’Agrigente, Enza Doria y a passé son enfance et sa jeunesse, avant de se marier à l’age de vingt ans et de suivre son mari en Allemagne où celui-ci avait ouvert un restaurant. La nostalgie les a amenés à rentrer en Sicile où ils ont tenu un hôtel pendant sept ans avant d’émigrer à nouveau, cette fois en Belgique, dans les environs de Liège.

Outre la cuisine, Enza Doria a une passion pour l’écriture; elle a d’abord publié un livre en sicilien, afin de laisser à ses enfants une trace de leurs racines : souvenirs de Sicile, histoire des grands-parents, recettes de cuisine, autant de témoignages du temps qui passe, dans un recueil intitulé « U tempu ca passa »  (Le temps qui passe).

Mais c’est plus particulièrement de son second livre, écrit cette fois en italien, que je veux vous parler ici : « Uno sguardo nella finestra » (un regard par la fenêtre).

 

Enza Doria y publie des poèmes qui évoquent sa terre natale, l’importance des valeurs, comme l’amour, le travail, l’espoir, mais aussi des émotions, la maternité par exemple. L’auteure souligne également le rôle de l’expérience dans la vie.  Elle sème enfin quelques réflexions sur la société.

Dans une langue simple et accessible à tous, Enza Doria va droit à l’essentiel, et c’est aussi pour cela que ses poèmes sont touchants. J’en ai retenus trois, parmi mes préférés :

 

Essenza di vita

Essenza di vita

tutto è finito dov’è cominciato,

tutto se n’è andato,

soltanto la scia del tuo passato è rimasta.

Come tutte le cose del passato

si ricordano con rimpianto,

solo l’essenza di vita è rimasta

per continuare il percorso del tuo vivere.

Come un granello sei germogliato,

come polvere sei sparito.

Solo è rimasta l’essenza di vita.

 

 

Parità

Donna che hai lotato

per la parità,

in cambio hai avuto

piu’ lavori e tanta responsabilità

non c’è piu’ galanteria,

nè tanta deferenza

l’uomo fa sempre l’uomo,

e la donna ha poca riverenza.

 

 

Neve al sole

Io mi domando,

e non son contenta,

come hanno fatto

a rovinare il mondo.

Tutto va in fretta,

e non si ha

tempo

per guardarsi intorno,

contano i soldi,

e non c’è quasi

rispetto

tutto è potere e quasi

niente amore,

tutto è

dovuto

subito e presto,

la vita è amore

il resto si scioglie

come

neve al sole.

 

Uno sguardo nella finestra, Enza Doria, Youcanprint, dicembre 2014, 92 p.

 

Semaine italienne chez Martine